« Il n’y aura pas de croissance sans union industrielle »
Le conseiller spécial de Michel Barnier et président du think tank Confrontations Europe prône une coopération industrielle avec des pays volontaires au sein de l’UE. Une agence publique sélectionnerait les projets communs.
Le conseiller spécial de Michel Barnier et président du think tank Confrontations Europe prône une coopération industrielle avec des pays volontaires au sein de l’UE. Une agence publique sélectionnerait les projets communs.
Pourquoi une stratégie industrielle doit-elle être mise en place au plan européen ?
Il n’y aura pas de croissance sans bâtir une union industrielle. Cette stratégie commune est nécessaire pour trois raisons fondamentales. Tout d’abord, l’Europe perd son avantage dans la compétition mondiale par rapport aux puissances émergentes, et la situation va s’aggraver.
Les divergences de compétitivité industrielle entre les États de l’UE se sont amplifiées ces dernières années, et c’est explosif pour l’eurozone. Il faut imaginer une coopération pour aider les pays fragiles et en désindustrialisation.
De plus, l’industrie en Europe est concentrée en Allemagne, tandis que d’autres pays connaissent une désindustrialisation.
Enfin, la croissance ne va pas se faire par la relance de la consommation. Nous en avons abusé dans le passé, aujourd’hui il faut rebâtir notre capacité à produire plus et mieux dans une perspective de développement durable.
Vous prônez une union industrielle, avec des pays volontaires. Il est donc impossible de travailler à 27 ?
Tous les pays ne seront pas d’accord pour mettre en place une stratégie industrielle de coopération pour aider les faibles à se réindustrialiser.
La Grande-Bretagne tient à l’indépendance totale de sa politique économique, elle cherche d’ailleurs par ses propres moyens à se réindustrialiser, et n’accepte pas l’idée de coopération.
Certains États ne veulent pas entendre parler de cette solidarité industrielle, alors qu’ils sont dans la zone euro. Il n’est pas certain que les Pays-Bas accepteraient par exemple.
A l’inverse, des pays qui ne font pas partie de la zone euro, comme la Pologne, peuvent être intéressés.
Il faut des États volontaires et conscients du problème qui se réunissent pour mettre en place une stratégie de ré-industrialisation fondée sur l’innovation et qui donnerait lieu à un accord de coopération industrielle.
L’Allemagne, dont l’industrie est forte, pourra-t-elle accepter cette solidarité industrielle ?
Il faut la convaincre car elle doit en faire partie. La discussion avec l’Allemagne est possible parce qu’un certain nombre de ses dirigeants, comme Wolfgang Schäuble, soulignent que les divergences de compétitivité industrielle menacent l’euro de désintégration.
Il n’est pas possible de former une coopération sans l’Allemagne et certainement pas une coalition contre elle ! Elle a une industrie deux fois plus forte que la France, et ne parlons pas de l’Espagne et de la Grèce. Aucun pays ne pourra se réindustrialiser seulement par ses propres moyens, précisément parce que nous sommes très interdépendants.
L’Allemagne peut comprendre l’intérêt d’une industrie européenne intégrée dans la compétition mondiale. Mais si elle continue de pilonner les autres Européens parce qu’elle est beaucoup plus forte, elle en subira aussi les conséquences : l’UE se disloquera.
Quelles industries pourraient être développées ?
L’automobile, la chimie…toutes celles qui sont soumises à la compétition internationale. Mais aussi les industries dont les métiers sont plus régionaux.
Prenons l’exemple des entreprises du secteur de l’automobile. Elles s’entretuent sur un marché intérieur saturé. Il faut définir les zones de coopération et celles qui restent en compétition
Au lieu de fermer les sites automobiles purement et simplement, il faut anticiper la nouvelle industrie, et celle de la mobilité durable, et commencer à requalifier des gens.
La coopération implique de créer des standards communs dans les infrastructures, les batteries, les moteurs etc. La compétition portera par la suite sur la qualité des moteurs, des véhicules (qui varient selon les besoins, ndlr), mais aussi sur des sociétés de service qui se feront concurrence sur les meilleures offres dans la vente d’automobiles par exemple.
Il ne s’agit pas d’éliminer la concurrence, car il y aura une offre allemande, une offre française, etc., mais de la subordonner au partage des coûts et des risques dans de nouvelles infrastructures d’intérêts communs. Ce que certains appellent de la « coopétition » permettra d’affronter la compétition mondiale.
Certains domaines deviennent objet de coopération d’intérêts publics et la concurrence jouera sur la capacité d’avoir des offres adaptées aux nouveaux concepts.
Il ne s’agit pas de reconstruire les industries du passé, car nous sommes dans un contexte de mutation technologique dont il faut tenir compte.
Quelle forme prendrait cette coopération industrielle ?
Ce serait une coopération très renforcée, pour laquelle un organe d’initiative publique et politique sera nécessaire. Il pourrait prendre la forme d’une ou plusieurs agences publiques de coopération industrielle.
Elles seraient chargées de sélectionner les secteurs et les projets prioritaires. Ces derniers seraient financés en mutualisant les fonds structurels de l’UE, mais aussi par des aides publiques nationales, des garanties, des financements privés et bancaires.
Ces agences seraient un embryon de gouvernement économique, qui pourrait devenir un ministère de l’Économie et des finances, instauré par un traité industriel.
Il réunirait des responsables de ministères de l’Industrie des pays concernés.
Arnaud Montebourg aurait auprès de lui quelqu’un en charge de ces missions d’intérêt européen par exemple. Ces responsables se consacreraient à l’industrie et se réuniraient des responsables de la direction générale de l’industrie de la Commission pour élaborer les stratégies industrielles.
Pour financer des projets européens les « project bonds » ne suffisent pas ?
Non, car ils ne touchent pas les industries manufacturières.
Le plan prévu aujourd’hui pour les « project bonds » n’ira pas très loin car il ne vise que des infrastructures garanties par le budget communautaire.
De plus, le budget concerne l’UE à 27. Jamais les Britanniques et d’autres pays n’accepteront de partager les risques des investissements dans le solaire en Grèce, qui vont bénéficier aux Français ou aux Allemands, membres de la coopération renforcée.
Les project bonds devront s‘inscrire dans ce pacte de coopération industrielle.
Cette coopération industrielle semble être un moyen de sortir de la crise à long-terme, pas à court terme…
A court terme il y a urgence. Il faut résoudre la crise bancaire et le problème des dettes publiques.
Mais si on ignore les problèmes de divergence de compétitivité, on verra dans 2 à 3 ans que le récession continue dans certains pays d’Europe et que l’assainissement des dettes publiques et bancaires est insoluble.
Les effets de cet accord se verront à moyen-long terme, mais montrer les signes d’un redressement restaurera la confiance des investisseurs à court terme.