« Il faut un Greenpeace de la finance »

Dans un entretien accordé à EURACTIV.fr, l’eurodéputé (Europe écologie - Verts/ALE) explique les raisons de l’appel lancé par les parlementaires des commissions Affaires économiques et Crise du Parlement européen pour créer un contre-pouvoir aux lobbies de l’industrie bancaire.

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Dans un entretien accordé à EURACTIV.fr, l’eurodéputé (Europe écologie – Verts/ALE) explique les raisons de l’appel lancé par les parlementaires des commissions Affaires économiques et Crise du Parlement européen pour créer un contre-pouvoir aux lobbies de l’industrie bancaire.

Pourquoi avoir lancé cet appel?

L’ensemble des députés européens qui ont lancé cet appel constatent tous les jours l’asymétrie entre le lobbying de l’industrie financière d’un côté, et de l’autre, la faible organisation de la société civile. Les messages que nous recevons de la part de la société civile sont généraux, mais aucune ONG en Europe n’est capable de produire de l’expertise précise comme Greenpeace peut le faire sur le nucléaire ou Amnesty International sur les droits de l’homme. Il nous faut un Greenpeace de la finance.

Concrètement, comment voyez-vous la mise en place de ce «Greenpeace de la finance»?

Il y a trois éléments-clés : la légitimité par les adhésions, la capacité de communication et la capacité d’expertise. Aujourd’hui, dans le champ dont nous parlons, aucune ONG ne possède les trois éléments. 

Cette structure de la société civile serait indépendante par rapport au milieu bancaire, et ne pourrait donc pas bénéficier de ses financements. Elle posséderait une capacité à communiquer au grand public, même si le sujet est très technique. Elle doit aussi posséder une capacité d’expertise sur un certain nombre de dossiers d’actualité et pour lesquels seules les banques produisent, jusqu’à présent, de l’information. Pour avoir accès à cette information, il faut souvent passer par des économistes bancaires, liés à leur employeur, et donc à l’industrie bancaire. 

Nous n’allons pas nous substituer à la société civile en montant une ONG. Non seulement ce n’est pas notre rôle, mais ce serait contraire à l’indépendance de cette structure. Nous nous engageons seulement à y travailler de manière informelle.

La très grande technicité de ces sujets n’est-elle pas un frein au développement de ce type de structure?

Bien sûr. Mais la technicité de la question nucléaire, par exemple, n’empêche pas Greenpeace de savoir communiquer sur un certain nombre d’enjeux. 

Le domaine bancaire n’est pas un champ historique traditionnel des ONG. En raison de la nouveauté de ce sujet, elles mettent très peu de moyens financiers pour développer cette expertise-là. Tous les contacts que nous avons eu auprès d’organisations nous disent que notre initative leur permettra, dans leur logique interne, de peser pour mettre davantage de moyens humains et financiers sur ce sujet.

Il faut éclairer le débat pour éviter deux écueils : l’absence de réponse politique à la hauteur des enjeux et la réponse populiste, qui consisterait à dire : «les banquiers, tous des salauds». Il y a un potentiel émotionnel sur ce sujet qui n’est pas médiatisé. L’enjeu est de le faire de manière intelligente et indépendante.

Face à une industrie bancaire très forte, votre initiative ne risque-t-elle pas d’être inutile? 

Le fait qu’une industrie soit puissante doit au contraire permettre de mobiliser davantage de moyens pour faire un contre-pouvoir. Pour pallier leur manque d’expertise, les ONG doivent recruter d’anciens traders, des banquiers à la retraite, des gens qui ont fait trois ans dans une salle de marché,… Ce qu’ils ont fait pour d’autres secteurs, il faut le faire dans la finance. Sinon, nous aurons un vrai problème dans le débat démocratique.

Cette expertise peut très bien ne pas arriver jusqu’au journal de 20h. L’essentiel est qu’elle atteigne l’ensemble des décideurs en contact avec l’industrie financière : les parlementaires européens et nationaux, les syndicats dans les entreprises, les journalistes spécialisés,… 

Ce type d’organisation existe-t-elle ailleurs dans le monde, comme aux États-Unis? 

Non, nulle part. Une fois que nous aurons des signataires en Europe, nous voulons d’ailleurs discuter avec nos collègues américains. Ils sont dans une situation encore plus grave que la nôtre au regard de la capacité de financement de cette industrie aux États-Unis.

Pensez-vous à des organisations particulières pour former ce contre-pouvoir bancaire?

En tout, nous avons identifié dix ou quinze acteurs potentiels, qui, mis ensemble, pourraient constituer un collectif susceptible de recruter quelques personnes et de choisir des campagnes précises. Aujourd’hui, par exemple, la Confédération européenne des syndicats a un réseau d’experts financiers, mais n’est pas capable de produire une contre-expertise suffisante pour faire vivre le débat à la hauteur de ce qu’il devrait être techniquement. Par ailleurs, ce réseau n’a aucune capacité de communication. 

De nombreuses ONG, comme Attac, s’intéressent également à la responsabilité sociale des entreprises. Certaines petites ONG, à l’instar de Readyfine ou Somo, ont aussi développé de l’expertise mais n’ont pas de capacité de communication. La New Economic Foundation, en Angleterre, pourrait être également partie prenante, ainsi que Alter-UE. 

Où en est la signature de votre appel par les élus nationaux?

En France, nous l’envoyons à l’ensemble de la commission des Finances du Sénat et de l’Assemblée nationale. Les discussions informelles que nous avons avec eux montrent qu’ils sont dans la même situation que nous.