« Il faut un dialogue plus ouvert et plus constructif avec la BCE sur la gestion des taux de change »
L’augmentation des taux d’intérêt prévue par la Banque centrale européenne (BCE) au mois de juin a fait l’objet de nombreuses critiques. Dans un entretien accordé à EURACTIV.fr, l’économiste Jacques Le Cacheux (OFCE) analyse les récentes décisions de la BCE et revient sur la stratégie de Nicolas Sarkozy dans le domaine de la politique monétaire.
L’augmentation des taux d’intérêt prévue par la Banque centrale européenne (BCE) au mois de juin a fait l’objet de nombreuses critiques. Dans un entretien accordé à EURACTIV.fr, l’économiste Jacques Le Cacheux (OFCE) analyse les récentes décisions de la BCE et revient sur la stratégie de Nicolas Sarkozy dans le domaine de la politique monétaire.
L’euro a récemment atteint un niveau record face au dollar. Le maintien d’un euro fort par rapport à la monnaie américaine peut-il avoir des effets négatifs sur la croissance de l’UE?
Pour le moment, seuls les Français ont l’air de s’en inquiéter. Angela Merkel répétait encore récemment que l’appréciation de l’euro par rapport au dollar ne constituait pas un problème. Il est vrai que ce système a des effets positifs. Il permet en effet de maintenir les prix des produits importés relativement bas et par voie de conséquence de lutter contre l’inflation. L’exemple du pétrole est significatif. L’euro s’appréciant par rapport au dollar, quand la monnaie européenne est forte par rapport à la monnaie américaine, le pétrole devient moins cher en euro. C’est positif pour l’UE.
Ce système peut cependant également nuire à la compétitivité des exportations européennes. Aujourd’hui, l’euro fort ne semble pas encore peser trop lourdement sur les exportations, mais il ne faudrait pas que la monnaie continue à augmenter. L’euro fort pèse déjà, par exemple, sur certaines entreprises comme Airbus. Les coûts de fabrication de cette société sont en effet exprimés en euro, tandis que les prix de vente sont en dollar. Lorsque l’euro augmente, les coûts augmentent donc par rapport au prix de vente.
Nicolas Sarkozy n’a eu de cesse de stigmatiser l’euro fort pendant la campagne. Thomas Enders et Louis Gallois, Présidents exécutifs du groupe EADS, mais également le PDG de LVMH Bernard Arnault, ont fustigé l’euro fort ces dernières semaines, estimant qu’il pénalisait l’activité de leurs groupes. Le nouveau président français exprimerait-il tout haut ce que tout le monde pense tout bas?
Il est dans la tradition française d’être plus critique à l’égard de la Banque centrale européenne (BCE) que la plupart des gouvernements européens. De ce point de vue, Nicolas Sarkozy s’inscrit donc dans la droite lignée de ses prédécesseurs. De plus en plus de gens en Europe, États membres comme professionnels, semblent tout de même s’inquiéter de l’appréciation de l’euro. Une étude publiée récemment par la Commerzbank, une grande banque allemande, indiquait qu’une appréciation persistante de l’euro finirait par peser sur les exportations et les résultats des groupes européens, y compris les groupes allemands jusqu’à présent épargnés.
Le président de Business Europe (fédération patronale européenne) disait au contraire au début du mois de mai que l’euro ne constituait pas un frein pour la croissance. Comment expliquer ces contradictions?
Il est normal que le patron des patrons européens adopte la position officielle de la Banque centrale européenne. Le point de vue d’Ernest Antoine Seillières est d’autant plus compréhensible que les exportations européennes n’ont pas encore véritablement souffert de l’euro fort. L’euro est évalué aujourd’hui à 1,35 dollar environ. C’est encore raisonnable. La plupart des entreprises européennes restent compétitives quand la monnaie se situe à ce niveau. S’il dépasse 1,40 dollar, cela risque en revanche d’avoir des conséquences inquiétantes pour un grand nombre de sociétés. Louis Gallois (EADS) déclarait d’ailleurs mercredi qu’une nouvelle hausse de la devise européenne face au dollar pourrait avoir des effets négatifs pour Airbus, le plan de restructuration étant basé sur un euro à 1,35 dollar et non pas à 1,40.
La croissance monétaire provoque des hausses de salaire ou du prix des matières premières qui peuvent menacer la stabilité des prix. Tel est le principal argument de la BCE pour augmenter les taux d’intérêt de l’euro. Pensez-vous que la Banque centrale européenne doive limiter son rôle à la lutte contre l’inflation?
Quand elle exprime cet argument, la BCE est tout à fait dans son rôle. Sa mission principale est bien de lutter contre l’inflation. Cela fait partie de ses statuts. La politique menée par la Banque centrale est malgré tout, selon moi, un peu frileuse par rapport à celle des États-Unis.
Les taux de croissance européens ne sont pas mauvais ces dernières années (environ 2,5% par an), par rapport à ce que l’UE a connu au début des années 2000. Cela dit, la comparaison avec les Américains est intéressante. Si la BCE considère en effet qu’au dessus de 2,5% de croissance l’Europe risque la surchauffe, les États-Unis considèrent ces taux de croissance chez eux comme un ralentissement. La Réserve fédérale américaine (FED) commence à s’inquiéter quand la croissance atteint les 3,5 ou 4%.
En 2001/2002, au moment de la récession américaine et du ralentissement européen, la FED a baissé son taux d’intérêt jusqu’à 1% et l’a maintenu à ce niveau pendant une longue période. En Europe, nous ne sommes jamais descendus en dessous de 2%. Les Américains sont prêts à prendre plus de risques que nous pour que la croissance atteigne son maximum.
L’existence d’un gouvernement fédéral américain simplifie, il est vrai, la tâche de la Banque centrale américaine par rapport à la BCE. Il existe en effet aux États-Unis une coordination entre les politiques monétaires budgétaires.
Il ne faut cependant pas oublier que la Banque centrale européenne est une jeune structure. Créée en 1913, la Réserve fédérale américaine a attendu la grande dépression des années 1930 pour commencer à mettre en œuvre des politiques monétaires intelligentes visant à soutenir la croissance. L’impatience est grande vis-à-vis de la BCE, mais cette institution cherche pour le moment encore à s’affirmer.
Quelles solutions préconisez-vous pour faire évoluer la politique monétaire de l’UE?
Il faudrait promouvoir une meilleure coordination au sein de l’Eurogroupe. Les pays qui en font partie ont intérêt à avoir des positions communes sur un certain nombre de sujets et à avoir un dialogue équilibré avec la BCE.
Le Traité de Maastricht prévoit de plus la possibilité pour l’Eurogroupe d’avoir son mot à dire sur la politique de change sans que les traités n’aient besoin d’être modifiés. Ce n’est pas le cas du mandat de la BCE, qui ne peut évoluer qu’à l’unanimité des États membres. Tout est donc une question de volonté politique.
Nicolas Sarkozy a exprimé son intention de déclencher une offensive diplomatique pour affaiblir l’euro. Cette stratégie vous semble-t-elle cohérente?
Aller dans cette direction me semble réaliste. Critiquer l’indépendance de la BCE et chercher à modifier ses statuts est un combat perdu d’avance. L’Allemagne, entre autres, n’acceptera jamais de voter en ce sens. Convaincre les États membres et particulièrement les Allemands de la nécessité d’avoir un dialogue plus ouvert et plus constructif avec la BCE sur la gestion des taux de change est beaucoup plus réalisable.
Nicolas Sarkozy semble en tout cas bien décidé à mener ce combat. D’une certaine façon, le président français est dans une position avantageuse. Il peut peut-être offrir ses services aux Allemands pour débloquer le processus institutionnel, en échange d’un geste de l’Allemagne sur l’économie et la monnaie. Ce pacte ne serait pas absurde.