« Il faut faire des efforts plus tôt sur le climat »

Un rapport coordonné par l’Institut du développement durable et des relations internationales propose une méthode pour renforcer les objectifs intermédiaires de l’UE sur le climat. Selon le chercheur Emmanuel Guérin, c’est la seule manière pour réduire de 80% les émissions de CO2 d’ici 2050.

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Un rapport coordonné par l’Institut du développement durable et des relations internationales propose une méthode pour renforcer les objectifs intermédiaires de l’UE sur le climat. Selon le chercheur Emmanuel Guérin, c’est la seule manière pour réduire de 80% les émissions de CO2 d’ici 2050.

Proposer de renforcer le paquet énergie-climat est ambitieux alors que les États sont déjà très en retard sur les objectifs fixés par l’UE pour 2020 ?

Trois raisons justifient de le faire. L’Europe s’est fixée un objectif de réduction de 80% d’émissions de CO2 d’ici 2050. Si l’on conserve les textes dans leur forme actuelle, et notamment les objectifs de 20% en 2020, cette ambition de long terme ne sera pas atteinte à un coût acceptable. Il faut donc faire l’effort plus tôt.

Le paquet énergie-climat avait aussi pour objectif de renforcer la sécurité énergétique de l’UE. Mais il n’est pas calibré de façon optimale pour maximiser les gains en terme de sécurité énergétique européenne. Or, c’est d’autant plus important qu’aujourd’hui les tensions sur les marchés énergétiques sont fortes.

Enfin, la compétitivité de l’économie européenne pourrait être accrue avec une mise en œuvre plus importante des politiques climatiques. Les technologies qui contribuent à diminuer les gaz à effet de serre sont un marché qui pèse plus de 1000 milliards d’euros par an. Pour l’instant les entreprises européennes sont plutôt bien positionnées mais d’autres pays font un effort d’innovation plus important sur ces aspects environnementaux.

Il nous faut miser davantage sur la recherche et développement.

Vous proposez d’améliorer l’efficacité énergétique des bâtiments existants qui coûte très cher. Comment mettre en œuvre cette réforme concrètement?

L’efficacité énergétique technique de certains produits progresse. Votre voiture consomme un peu moins, tout comme votre réfrigérateur. Mais la demande globale en énergie des différents secteurs, comme le bâtiment et les transports, augmente.

Nous suggérons donc de mettre l’accent sur les deux angles morts de la législation européenne sur l’efficacité énergétique  : le stock de bâtiment existant et les infrastructures de transports.

Il y a, au départ, un problème d’investissement important pour rendre plus économe en énergie les bâtiments existants, il ne faut pas le nier. Mais, l’argent est très vite récupéré à travers les baisses de facture énergétique.

Il faut donc mettre en place un mélange d’obligation et d’incitation. Toutes les opportunités pour faire de l’isolation doivent être saisies. Le problème est qu’elles sont peu nombreuses.

La méthode est de procéder aux rénovations thermiques lorsqu’un bâtiment connaît un projet de rénovation important ou quand un appartement est vendu. Le problème est, qu’aujourd’hui, cela ne vient pas à l’esprit des gens.

Nous laissons passer des opportunités de rénover les bâtiments notamment parce que les leviers européens ne sont pas activés dans ce domaine, tout comme dans les infrastructures de transport.

Vous préconisez de diminuer les plafonds d’émission du marché carbone (ETS) d’ici 2030. Comment convaincre les industriels qui déjà critiquent les évolutions à venir pour 2020?

Aujourd’hui la discussion n’est pas facile avec les industriels, ils sont assez peu mobilisés sur les questions climatiques.

Mais nous devrions mettre en place dès maintenant un plafond d’émissions pour 2030 très ambitieux et cohérent avec les objectifs de 2050. Cela aura mécaniquement un effet sur le prix du carbone à l’horizon 2020.

Si les industriels sont certains que l’Europe est sérieuse sur ses objectifs, ils se prépareront. Et, au lieu de corriger très vite les anticipations faites pour 2020, ils le feront à un horizon temporel cohérent avec la durée de leurs investissements.

Comment l’Europe peut-elle renforcer sa législation sur le climat si ses partenaires commerciaux internationaux refusent d’appliquer les mêmes règles?

Aujourd’hui, à l’exception des États-Unis, l’ensemble des grands pays (Chine, Inde ou Afrique du Sud) sont en train de mettre en œuvre des politiques climatiques, qui sont tout sauf ridicules.

Je ne dis pas que le problème est réglé. Mais ils font un effort important en particulier sur le secteur industriel.

Créer une taxe carbone aux frontières de l’UE est donc décalé par rapport à la réalité de ce qui est fait dans ces pays sur le climat?

Pas obligatoirement. Mais il faudrait vérifier qu’il y a un vrai problème de compétitivité et pas uniquement des peurs agitées par les représentants des grandes industries. Et, si nous estimons que c’est la solution à mettre en place, il faudra sérieusement en discuter avec nos partenaires commerciaux.

Les risques commerciaux de la taxe carbone sont très importants. Il faut donc être convaincu que c’est le seul mécanisme à mettre en place.

Pensez-vous que les Allemands, qui viennent de renoncer au nucléaire, voudront encore soutenir un renforcement de la législation européenne sur le climat?

Nous en avons discuté avec des représentants du ministère de l’Environnement allemand la semaine dernière. Ils nous ont assuré que le choix de sortir du nucléaire ne remettait pas en cause leur décision de pousser l’objectif de moins 30% d’émissions de CO2 dès 2020 en Europe.

Certes, nous ne connaissons pas la position du ministère de l’Économie. Mais ils vont faire preuve d’encore plus d’activisme sur toutes les politiques complémentaires pour «décarboner» l’économie  : effort massif sur les énergies renouvelables, sur les infrastructures, sur l’efficacité énergétique notamment pour le bâtiment existant…Et ils vont le faire, non plus en fonction d’une contrainte de rhétorique climatique mais en suivant une réelle volonté de sortie du nucléaire.