Brexit : le Royaume-Uni risque d'être « mis à l'écart » des grands sujets internationaux

Le Royaume-Uni est confronté à un vrai risque de « mise à l'écart » sur les grands sujets internationaux, alerte Lord Peter Ricketts, président de la commission des Affaires européennes à la Chambre des Lords, lors d’un entretien accordé à EURACTIV France.

EURACTIV France de Londres
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Les premières années de négociations autour d’un « protocole sur l'Irlande du Nord » avaient cristallisé les désaccords entre Londres et Bruxelles, marquant la relation diplomatique d'un « manque fondamental de confiance ». [CassielMx/Shutterstock]

Sept ans après le référendum en faveur du Brexit, le Royaume-Uni est confronté à un vrai risque de « mise à l’écart » sur les grands sujets internationaux, alerte Lord Peter Ricketts, président de la commission des Affaires européennes à la Chambre des Lords, lors d’un entretien accordé à EURACTIV France.

Souhaitant s’exprimer « à titre personnel », Lord Ricketts se dit avant tout ravi de l’amélioration des relations diplomatiques entre l’Union européenne et le Royaume-Uni après des années de « tensions ».

Une nouvelle réalité qui s’est imposée suite à l’adoption par les deux parties d’un accord dit « de Windsor », qui vise à établir des règles strictes sur les échanges de biens entre le Royaume-Uni et l’Irlande, membre du marché unique européen.

« L’accord de Windsor a relancé l’ensemble de la relation [bilatérale] » entre les responsables britanniques et européens, a expliqué à EURACTIV Peter Ricketts, ancien ambassadeur du Royaume-Uni en France et ancien représentant permanent auprès de l’OTAN.

Les premières années de négociations autour d’un « protocole sur l’Irlande du Nord » avaient cristallisé les désaccords entre Londres et Bruxelles, marquant la relation diplomatique d’un « manque fondamental de confiance ».

Si l’accord ne résout pas tous les problèmes qui subsistent, il « rend néanmoins possible une négociation plus apaisée avec l’UE ».

Perte d’influence à l’international

Cet apaisement se serait d’ailleurs matérialisé dans le cadre de la réponse européenne face à l’invasion russe en l’Ukraine, souligne un rapport de la commission des Affaires européennes de la Chambre des Lords, qui fait état d’une « une coopération étroite et productive » dès février 2022.

Une unité occidentale presque parfaite s’était en outre imposée dans la mise en œuvre de sanctions économiques contre Moscou,

Le rapport, publié en avril, quelques mois avant que Lors Ricketts ne prenne la présidence de la commission, préconise d’ailleurs une coopération plus structurée entre le Royaume-Uni et l’UE, notamment sur les sujets relatifs à la sécurité international et aux affaires étrangères.

« Sur la question des sanctions [contre la Russie], il existe aujourd’hui une coopération très étroite », souligne l’ex-ambassadeur, qui appelle de ses vœux une « coopération plus systémique » plutôt qu’une approche au cas par cas qui prévaut aujourd’hui.

C’est ainsi qu’il souhaiterait voir Londres rejoindre les projets de coopération structurée permanente (PESCO) européen, dont l’objectif est le renforcement d’une coopération européenne sur les enjeux de défense.

Plus largement, le Brexit crée un réel risque que le Royaume-Uni soit « mis à l’écart » des grands sujets internationaux. Le pays « aurait plus de mal à faire entendre sa voix dans un monde [constitué] de grands blocs […], dominé par une concurrence entre grandes puissances » que sont l’UE, la Chine et les Etats-Unis.

Ainsi l’île risque de perdre son influence sur la création de normes internationales. À titre d’exemple, si l’organisation du Congrès mondial de l’intelligence artificielle (IA) en novembre 2023 à Londres est une bonne nouvelle, « l’établissement de normes sur l’IA se fera probablement entre les grands blocs », sans la participation du Royaume-Uni, déplore Peter Ricketts.

Idem pour le Conseil du commerce et de la technologie entre les États-Unis et l’Union européenne, créé afin d’aborder les sujets relatifs aux nouvelles technologies. Tandis qu’américains et européens pourront se retrouver sur des sujets précis et cruciaux, le Royaume-Uni sera de plus en plus tenu à l’écart, selon l’ancien ambassadeur, de telle manière que toute velléité d’influencer les débats sera « un combat difficile ».

Brexit, facteur d’explication de la crise économique

Sept ans après le référendum, il reste difficile de saisir toute la portée du Brexit, en particulier en ce qui concerne la politique étrangère et l’économie. 

Le Brexit est-il à l’origine de la faible croissance et de la spirale inflationniste dans lesquelles le Royaume-Uni est plongé ?

« C’est un sujet de controverse », lance Lord Ricketts, qui se garde de toute affirmation tranchée, se référant plutôt aux projections de l’Office for Budget Responsibility (OBR), l’organisme de surveillance budgétaire britannique.

Selon elles, le PIB diminuera de 4 % sur le long terme sous l’égide de l’accord commercial qui régit les relations économiques entre le Royaume-Uni et l’UE (le Trade and Cooperation Agreement, TCA), par rapport à ce qu’il aurait été si le Royaume-Uni était resté dans le marché unique.

Le TCA, entré en vigueur en janvier 2021, a aussi comme conséquence que « les exportations et importations seront inférieures d’environ 15 % à ce qu’elles seraient si le Royaume-Uni était resté dans le marché unique », a constaté l’OBR. Quant aux accords commerciaux avec les pays tiers, ils n’auront pas d’« impact matériel » sur la croissance économique du pays.

« Je pense qu’il est généralement admis que le Brexit explique en partie pourquoi nous avons actuellement la croissance économique la plus faible et l’inflation la plus élevée parmi les pays du G7 », conclu M. Ricketts.

Quant aux attentes que le Brexit puisse faire de Londres un nouveau « Singapour-sur-Tamise » (« Singapore on Thames ») en dérégulant le monde des affaires à tour de bras pour y attirer des investissements, elles sont aujourd’hui « minoritaires », explique-t-il.

« Plus le gouvernement envisage la suppression de réglementations, plus il découvre que chaque réglementation a sa raison d’être », a-t-il ajouté.

Selon lui, le secteur privé britannique cherche plutôt à créer un corpus de normes similaires d’un pays à l’autre, dans un souci d’optimiser les coûts : « La réalité, c’est que les entreprises font pression pour que les normes soient le plus alignées possible [sur celles de l’UE] ».

Révision technique ou de fond ?

L’UE et le Royaume-Uni se préparent tous deux à des élections en 2024, un an avant une révision du TCA, prévue pour 2025.

« [2025] pourrait-il être le bon moment pour une révision fondamentale de la relation entre l’UE et le Royaume-Uni ? », s’interroge Lord Ricketts. C’est avant tout une décision politique de la part de la Commission – avec une nouvelle présidence – et du gouvernement britannique – avec un nouveau Premier ministre – de rouvrir ou non le contenu de l’accord de libre-échange, plutôt que de se limiter à une révision « technique », détaille-t-il.

Le rapport de la Chambre des Lords exhorte par exemple les deux parties à conclure un accord sur les règles sanitaires et phytosanitaires (SPS), ce qui requiert en conséquence un élargissement du champ du TCA.

« On pourrait envisager une nouvelle coopération sur les questions énergétiques, notamment l’alignement des ETS et du CBAM [qui régulent les émissions de carbone], mais aussi sur les questions de mobilité et la PESC [politique étrangère et de sécurité commune] européenne », explique M. Ricketts.

Mais une négociation plus ambitieuse n’a rien de certain, alors que les sujets brûlants que sont l’Ukraine et l’élargissement européen resteront au haut de la liste des priorités de la Commission.

En fin de compte, l’étendue de la révision sera déterminée « par de nouvelles personnalités et potentiellement un nouvel agenda politique », explique-t-il. Un avenir qui, précise-t-il, reste donc encore bien « flou ».