Européennes : Manon Aubry fustige la « bataille de petits chevaux » qui se joue à gauche
ENTRETIEN. Manon Aubry, tête de liste La France insoumise (LFI) pour les élections européennes de 2024, revient pour Euractiv sur les grandes lignes de son programme et fustige au passage une gauche divisée face à une extrême-droite au plus haut dans les sondages.
ENTRETIEN. Manon Aubry, tête de liste La France insoumise (LFI) pour les élections européennes de 2024, revient pour Euractiv sur les grandes lignes de son programme et fustige au passage une gauche divisée face à une extrême-droite au plus haut dans les sondages.
Euractiv France. À l’aune des élections européennes, que retenez-vous de ce mandat ?
Manon Aubry. Cela a été un mandat de crises. On a vu les dogmes vaciller mais malheureusement aucune leçon n’a été tirée.
La révision des règles budgétaires, pourtant initialement suspendues, va provoquer la pire cure d’austérité jamais connue sur notre continent. On a subi les conséquences de la désinsdustrialisation qui nous rend incapable de produire tout ce dont nous avons besoin en Europe mais l’UE continue de signer à tour de bras des accords de libre-échange.
Heureusement, nous avons quand même réussi à arracher des victoires et je suis très fière d’avoir fait adopter la directive sur le devoir de vigilance des multinationales qui violent les droits humains ou détruisent l’environnement.
Enfin, le mandat a été marqué par le Qatar Gate, le pire scandale de corruption de l’histoire, illustrant le fonctionnement opaque des institutions européennes.
Les règles de transparence votées à la suite du Qatargate sont-elles insuffisantes ?
C’est l’une des plus grandes trahisons de ce mandat. Après ce scandale, les députés de tout le groupe ont défilé dans l’hémicycle en affirmant que “plus rien ne serait jamais comme avant”. Et six mois après, quand il a fallu changer les règles du Parlement pour de bon, je me suis retrouvée bien seule à défendre mes amendements pour interdire les rémunérations annexes ou encore introduire une période de carence [période pendant laquelle les anciens députés n’ont pas le droit de faire du lobbying au Parlement, NDLR ].
Un député sur quatre au Parlement européen touche des revenus annexes, souvent d’entreprises, de lobbies ou d’Etats étrangers. Je propose d’interdire ces rémunérations annexes qui posent des conflits d’intérêt : voilà comment on rétablira la confiance entre les citoyens et les institutions européennes.
La guerre à Gaza est omniprésente dans votre campagne pour les européennes. N’avez-vous pas peur d’ignorer d’autres sujets plus européens ?
Le massacre humanitaire à Gaza est sans précédent : il y est mort autant d’enfants en 4 mois que dans l’ensemble des conflits internationaux en 4 ans. Cette réalité terrible s’impose à nous et nous nous devons de porter une voix de la paix, notamment en demandant un embargo sur l’envoi d’armes vers Israël.
Nous portons aussi d’autres sujets dans cette campagne, en premier chef la question de l’inflation et de la vie chère, et l’enjeu de la réindustrialisation, afin de produire ce dont nous avons besoin en France et en Europe.
Entre LFI, les Verts et la liste Place Publique – PS, la bataille des gauches fait rage dans la campagne des européennes. Pourquoi ?
Le meilleur pacte de non-agression aurait été une liste commune de la NUPES. Je l’ai proposé à de nombreuses reprises. J’avais même proposé que la tête de liste soit écologiste : je crois qu’il n’y a pas beaucoup de responsables politiques qui sont prêts à se mettre en retrait pour l’unité.
Certains ont préféré une bataille de petits chevaux, alors que nous avons une extrême droite dans notre pays à plus de 30 % dans les sondages. Je regrette qu’ils aient ainsi choisi l’irresponsabilité plutôt que l’unité.
Lorsqu’on est député européen, on sait plus que quiconque à quel point l’extrême droite fait du mal à l’Europe. On les voit gouverner dans d’autres pays comme en Italie ou en Suède.
Les gauches sont-elles irréconciliables ?
Je n’ai jamais adhéré à la théorie des gauches irréconciliables.
La gauche doit tirer les leçons de ses échecs, et notamment le quinquennat de François Hollande qui a proposé la déchéance de nationalité, réalisé la loi travail ou le CICE, et qui a fait du mal à la gauche pendant des années.
Je continue de porter le programme de la NUPES qui nous a permis de tous nous réunir en 2022 et je souhaite qu’on soit le plus nombreux possible à se retrouver sur cette base le 9 juin prochain.
La tête de liste PS-Place Publique Raphaël Glucksmann fait une envolée dans les sondages depuis plusieurs semaines. Comment expliquez-vous une telle dynamique ?
En 2019, les écologistes ont fait 13 %, les socialistes 6 %. En 2024, les tendances s’inversent. En somme, l’électorat social-démocrate semble changer de candidat.
Quant à LFI, nous sommes en progression par rapport à 2019. Maintenant l’enjeu est d’aller chercher tous les orphelins de la NUPES et les abstentionnistes pour qu’ils ne se fassent pas voler cette élection.
Que se passera-t-il après le 9 juin ?
Je continuerai à tendre la main à toutes celles et à tous ceux qui croient au programme de la NUPES. C’est la seule alternative pour sortir d’un duel entre l’extrême droite et l’extrême libéralisme.
L’Ukraine doit-elle ouvrir les négociations avec la Russie pour mettre fin à la guerre ?
Oui. Pour construire la paix, la manière la plus efficace, c’est la voie diplomatique. Penser que cette guerre doit se solder militairement par l’écrasement d’un peuple contre un autre est une erreur fatale.
La Russie compte 145 millions d’habitants, et Vladimir Poutine n’a aucun scrupule à utiliser sa population comme de la chair à canon en Ukraine.
Comment construire ce plan de paix ?
D’abord continuer à aider logistiquement et militairement l’Ukraine pour que Poutine ne gagne pas la guerre. Cela passe notamment par l’annulation de la dette ukrainienne.
Ensuite, ouvrir un canal diplomatique en soutenant par exemple l’initiative de l’Allemagne de convoquer une conférence sur la paix les 15 et 16 juin, à laquelle Volodymyr Zelensky a déjà confirmé sa participation.
Comment ouvrir un canal diplomatique avec la Russie alors que Vladimir Poutine fait fi du droit international ?
L’une des pistes, c’est de commencer par la sécurisation des treize centrales nucléaires ukrainiennes au milieu desquelles la guerre se déroule.
La mise en place de forces d’interposition des Nations unies pour protéger ces centrales devrait permettre d’ouvrir un premier canal de négociation et, de proche en proche, d’ouvrir une brèche pour sécuriser certaines zones en Ukraine.
Faut-il envisager l’envoi de troupes françaises comme l’a suggéré Emmanuel Macron ?
Je continue à m’y refuser. Cette option est inefficace et irresponsable.
Inefficace parce qu’Emmanuel Macron a été désavoué par la plupart de nos alliés, ce qui affaiblit au passage la parole diplomatique de la France sur la scène internationale.
Irresponsable parce qu’elle fait peser le risque d’un affrontement entre deux puissances nucléaires, ce qu’on avait même réussi à éviter pendant la guerre froide.
L’Ukraine et les pays des Balkans occidentaux sont candidats à l’intégration européenne. Vous y êtes opposée. Pourquoi ?
Nous ne sommes pas favorables à quelque élargissement que ce soit sans harmonisation sociale, fiscale et environnementale préalable.
En Ukraine, le salaire minimum est de moins de 200 euros par mois, ce qui créerait une concurrence déloyale immense pour le reste de l’UE. Après le précédent élargissement, la moitié des usines qui ont fermé en France ont été délocalisées au sein de l’Union européenne. C’est comme si aucune leçon n’avait été tirée.
N’y-a-t-il pas un devoir de solidarité entre les peuples ?
Si, et nous en avons fait la démonstration en votant plus de 50 milliards d’euros d’aide à l’Ukraine. Pas besoin d’être membre formel de l’Union européenne pour cela.
Vous avez voté contre tous les accords de libre-échange au Parlement européen. Que répondez-vous à ceux qui estiment que ces accords sont nécessaires à l’économie européenne ?
Le libre-échange, c’est une triple folie.
Folie sanitaire, d’abord, car on importe des produits qui sont élaborés avec des normes différentes des nôtres. Au Brésil, 30 % des pesticides qui y sont autorisés là-bas sont interdits dans l’UE.
Folie environnementale, ensuite : on fait venir de l’autre bout de la planète, comme du lait de Nouvelle-Zélande, des produits qu’on peut produire en Europe.
Folie sociale, enfin, en créant une concurrence déloyale pour nos agriculteurs et nos industries.
Quelle alternative proposez-vous au libre-échange ?
Il nous faut un grand plan de relocalisation industriel et agricole. Nous devons privilégier la production locale et investir dans les secteurs stratégiques.
Un exemple : 97 % des panneaux solaires utilisés en Europe sont importés de Chine. Nous ne pouvons plus être dépendants de pays tiers.
Comment financer ce plan de relocalisation ?
Il faut aller chercher l’argent du côté des “superprofits” des entreprises. À l’échelon européen, cela rapporterait au moins 150 milliards d’euros par an. La taxation des grandes fortunes permettrait également de rapporter environ 220 milliards d’euros. On a largement de quoi faire !