« En cas de crise, il faut réguler les importations agricoles »
L’économiste Lucien Bourgeois, membre du « Groupe Saint Germain », qui co-publie un appel pour « réinventer une Europe agricole alimentaire et environnementale », estime qu’une intervention publique est nécessaire en cas d’effondrement des prix.
L’économiste Lucien Bourgeois, membre du « Groupe Saint Germain », qui co-publie un appel pour « réinventer une Europe agricole alimentaire et environnementale », estime qu’une intervention publique est nécessaire en cas d’effondrement des prix.
Vous remettez, lundi 28 juin au commissaire européen à l’Agriculture Dacian Ciolos, l’«Appel de Gembloux». De quoi s’agit-il?
C’est un appel lancé par quatre groupes d’intellectuels. Nous voulons attirer l’attention sur le danger de la volatilité des prix agricoles. Entre 2006 et 2009, on s’est aperçu qu’il y avait un grave problème : ces prix bougeaient beaucoup. Quand ils sont montés, presque 150 millions de personnes dans le monde ont eu encore plus faim. Puis, lorsque les prix se sont effondrés, une crise du revenu agricole, relativement rare dans nos pays, s’est produite. Il faut arrêter le gâchis, et arrêter de croire que les dégâts occasionnés dans les marchés doivent être réparés. Il suffit d’un rien pour désorganiser un marché. Il suffirait peut-être de pas grand chose pour faire en sorte d’éviter la catastrophe.
Quels outils préconisez-vous pour réguler les marchés agricoles?
Il faut par exemple faire attention à ne pas permettre n’importe quelle importation en cas de crise, afin de les réguler. Quand une crise débute sur un marché, il faut faire très attention à ce qu’une petite quantité [de matières premières agricoles] ne désorganise pas tout le marché. Il faut être très vigilant sur les échanges extérieurs.
Mais le corollaire est d’interdire toute aide à l’exportation. On ne s’amuse pas à désorganiser le marché des autres pour débarrasser son propre marché.
Faut-il retourner vers des mesures comme les quotas laitiers ou l’aide au stockage?
Dans ce domaine-là, l’imagination peut être grande. Nous ne sommes pas obligés de prendre un marteau-pilon pour écraser une mouche. Avec la crise, nous constatons qu’à force de croire que les équilibres vont se rétablir tout seul, nous sommes rentrés dans une économie de rentes.
Les droits à paiement unique (DPU) sont injustes ou inopérants quand les prix sont hauts, et insuffisants quand les prix sont bas. A force de répéter constamment que le marché doit être roi, nous avons créé des aides qui se substituent à une rente foncière. Il faut établir un juste équilibre entre l’État et le marché.
Quelles mesures imaginez-vous?
Il faut favoriser l’organisation. En termes de valeur ajoutée, il est plus propice d’organiser les interprofessions, comme cela a été fait, par exemple, dans le domaine du champagne, que d’encourager le stockage public. D’autant plus qu’une fois les produits stockés, on ne sait plus quoi en faire.
Pour éviter une bureaucratie d’État qui fasse tout à la place des agriculteurs, il faut leur laisser une certaine responsabilité dans la gestion des marchés : ne pas leur opposer tout le temps les règles de la concurrence, mais faire confiance aux hommes.
Vous parlez aussi de filet de sécurité plus efficace. Qu’entendez-vous par là?
Une hausse de la production de 2% suffit pour que les marchés agricoles subissent une forte baisse. Après, il est très compliqué de faire remonter les prix.
Il est donc nécessaire de disposer de «filets de sécurité». Ces signaux feraient en sorte que l’État se mobilise tout de suite pour retirer du marché la quantité nécessaire afin d’enrayer une forte chute des cours. Si l’on n’empêche pas cette baisse, cela coûtera beaucoup plus cher de faire remonter les cours après coup. Or, en cette période de crise budgétaire, plus on pourra faire des économies, mieux ce sera. Il faut pouvoir mobiliser de l’argent public très vite.
Que pensez-vous du projet défendu par le ministre français Bruno Le Maire pour l’après-2013?
Des changements sont en train de se produire. Certaines idées, qui n’étaient plus très à la mode il y a un certain nombre d’années, sont un peu plus acceptables aujourd’hui. Le ministre de l’Agriculture a tendance à dire que la régulation est quelque chose d’utile. Mais beaucoup de choses ont été détruites avant d’en arriver là.
C’est-à-dire?
Après la suppression des quotas laitiers, nous sommes en train de réinventer la gestion du marché laitier avec un autre concept que les quotas, mais pour faire la même chose. C’est du gâchis d’idées politiques.
Et pourtant, vous dites que le retour aux quotas laitiers n’est pas une solution…
Je dis que ce n’est pas une nécessité. En termes économiques, ce qui compte, c’est de créer le maximum de valeur ajouté. Par conséquent, si l’on demande à l’interprofession du fromage de comté de réguler le prix du marché du fromage le plus intelligemment possible, je pense qu’elle le fera mieux que l’État.
Au cours de cette crise du lait, ceux qui ont le plus souffert ne sont pas les plus petits, mais sont ceux qui étaient le plus aux normes. Pour éviter que les entreprises qui investissent ne se cassent la figure, il faut prendre des mesures pour sécuriser les prix.