Déforestation : « nous approchons du point de non-retour » rapportent deux eurodéputés en rentrant du Brésil

De retour du Brésil, les eurodéputés Verts/ALE, Michèle Rivasi et Claude Gruffat, livrent leur constat sur l'aggravation des risques que fait peser l'accord de libre-échange UE-MERCOSUR sur la forêt, la biodiversité et les peuples autochtones.

/ Euractiv France
Déforestation, perte de biodiversité, atteinte aux Droits de l’Homme : de retour du Brésil, les eurodéputés écologistes dénoncent l’accord UE-MERCOSUR
À gauche, Claude Gruffat, au centre, Michèle Rivasi, à droite, Anna Cavazzini, à la rencontre de la communauté de cobra grande près la rivière Tapajo dans l’état du Para [Green/EFA -Claude Gruffat]

En exclusivité pour EURACTIV France, les eurodéputés français du groupe Verts/ALE, Michèle Rivasi et Claude Gruffat, racontent leur séjour diplomatique au cœur de la forêt amazonienne et livrent leur constat sur les risques que fait peser l’accord de libre-échange UE-MERCOSUR sur le biome amazonien.

Michèle Rivasi est membre de la Commission parlementaire du développement. Claude Gruffat est membre de la Commission parlementaire des relations avec le Marché commun du Sud, dit « Mercosur ».

EURACTIV. Vous revenez d’un séjour au Brésil avec l’eurodéputée Verts/ALE et Vice-présidente de la Délégation pour les relations avec le Brésil, Anna Cavazzini. Qu’en avez-vous retenu ?

Michèle Rivasi. C’était extraordinaire. Dans tous les sens du terme. Nous avons rencontré les peuples autochtones, des ONG, des scientifiques, des syndicats, des politiques, des entreprises. Nos échanges ont porté sur la catastrophe en cours concernant les droits humains, la déforestation et les solutions à apporter.

Cette déforestation, nous l’avions sous les yeux, avec des engins monstrueux qui coupent des bois de 300 ans à vitesse grand V. Une chose qu’on ne voyait pas il y a 20 ans.

Claude Gruffat. Lorsqu’on survole la forêt, on ne peut qu’être impressionné par son immensité. Une puissance s’en dégage.

En même temps, vous apercevez en bordure ces arbres coupés, puis les cultures gigantesques de soja, de maïs. Cette capacité des humains à détruire la forêt est tout aussi impressionnante.

 

D’abord, la route est tracée au milieu de la forêt amazonienne. Ensuite, la forêt accueille, de part et d’autre de la chaussée, de nouvelles cultures. Ici, des cultures de soja. [Green/EFA – Claude Gruffat]


Quelle est l’ampleur de la déforestation ?

M.R. Nous approchons du point de non-retour. Les scientifiques ont établi qu’au-delà de 20-25%, l’équilibre est rompu. La circulation de l’eau disparaît, tout comme la captation du carbone. La forêt ne peut donc plus lutter contre le réchauffement climatique.

Aujourd’hui déjà, au moins 20% de l’Amazonie brésilienne et 17% de l’ensemble du bassin amazonien ont été déboisés.

C.G. Dans la forêt, les machines peuvent abattre un hectare de bois en quelques minutes.

Il est très difficile de se rendre compte de l’industrialisation qui règne sur place. À côté, l’Europe est un jardin.

Je n’avais jamais vu de barges de cette dimension pour transporter le soja. Il y en a des centaines, naviguant sur les rivières peu profondes à destination des ports, et qui viennent charger des giga-cargos. Cela tourne 24 heures sur 24, grâce à des équipements permettant d’aller à une vitesse folle.

En 2019, l’UE a signé un accord de principe pour un traité de libre-échange avec les pays du MERCOSUR (Argentine, Brésil, Paraguay et Uruguay). Ce traité est en cours de ratification. Quelles en seraient les conséquences ?

M.R. Les exportations de maïs, de soja, de riz et de bioéthanol vers l’UE augmenteraient, tout comme lutilisation de fertilisants et de pesticides, dont 44 % sont interdits en Europe.

Aussi, 90 000 tonnes de bœuf élevé dans des fermes intensives pourraient débarquer sur notre territoire pour être vendues à très bas prix. Une concurrence déloyale pour les éleveurs européens et français.

En l’état, cet accord ne ferait qu’accélérer la disparition progressive de l’Amazonie.

C.G. Nous avons eu beaucoup de mal à obtenir des chiffres sur la part des exportations à destination de l’Europe. J’ai demandé à de nombreuses entreprises… pas de réponse. C’est probablement dans leur intérêt.

Qu’en est-il du coût social pour les brésiliens ?

M.R. Jaïr Bolsonaro a tout simplement donné les clefs de l’Amazonie aux entreprises privées, sous prétexte que cela stimulerait l’emploi. Mais tout est tellement mécanisé qu’il n’y a que très peu d’emplois.

Et quand il y a de l’emploi, c’est de l’esclavage.

C.G. C’est l’industrialisation poussée à son paroxysme. Pour 1000 hectares de culture, il y a seulement trois ou quatre salariés. Les employés sont baladés aux quatre coins des zones agricoles de cet immense pays, et ce pour un salaire compris entre 200 et 250 euros par mois.

M.R. Les populations qui vivent dans les zones forestières, proches des cultures, sont au pire évacuées, au mieux contaminées par les pesticides pulvérisés par avion.

Qu’en pensent les entreprises européennes sur place, ont-elles conscience de la situation ?

M.R. Nous avons rencontré plusieurs entreprises comme Casino, attaqué dernièrement en France pour ne pas avoir respecté la traçabilité de la viande.

Lorsque nous sommes allés visiter les usines de Carrefour, nous n’avons pas pu savoir où étaient élevés les porcs. Leur argument ? La protection des données… La traçabilité jusqu’au lieu d’élevage est pourtant imposée en Europe !

C.G. Nous avons aussi rencontré sur place des « frigoristes » qui achètent la viande, souvent propriétaires de toute la filière en aval. Ils ne savent même pas ce qu’ils achètent.

Carrefour a justifié cela par le fait de vouloir garder de la compétitivité. Jusqu’à ce qu’un scandale éclate.

 

Site d’orpaillage illégal au cœur de la forêt amazonienne, probablement abandonné. [Green/EFA – Claude Gruffat]


L’accord UE-MERCOSUR devrait être débattu sous peu au Parlement européen. La traçabilité des produits peut-elle y être intégrée ?

M.R. Nous [Les Verts/ALE] demandons un moratoire tant que nous n’aurons pas de traçabilité des produits.

L’objectif n’est pas de bloquer le développement de l’économie des 20 millions de personnes qui vivent en Amazonie, dont 900 000 autochtones, mais nous ne disposons d’aucune garantie de respect de contraintes environnementales et sociales.

Si l’UE signe l’accord en l’état, nous serions complices de la destruction de la forêt et de l’habitat de ces populations.

Nous ne signerons donc rien pour le moment, quitte à bloquer le système, au nom de nos valeurs.

C.G. L’accord voté en 2019 est obsolète. Il devrait contenir des clauses miroirs (réciprocité des normes) sur les conditions de productions des deux côtés de l’Atlantique.

L’Europe doit jouer un rôle pour actionner certains leviers de négociation et impulser d’autres modèles agricoles. Je pense que nous sommes en position d’obtenir des résultats avec l’ensemble des eurodéputés.

En tout cas la société civile européenne est maintenant sensible à ces questions.

Y a-t-il une opposition audible des peuples indigènes et de la société civile brésilienne ?

M.R. La société civile est très présente, ce qui m’a réconforté, même si l’opposition reste faiblement représentée au sein des institutions. Mais ensemble, partis politiques, ONG (brésiliennes et internationales) et société civile ont déjà réussi à repousser le vote de la loi dite « poison » qui visait à faciliter encore plus l’utilisation de pesticides.

Nous avons également rencontré beaucoup d’indigènes qui se battent, notamment pour que l’on territorialise leurs terres. Une cinquantaine d’autochtones, dont un certain nombre de femmes extrêmement énergiques, se présenteront d’ailleurs aux élections législatives à venir le 2 octobre 2022.

Ces sujets environnementaux et sanitaires concernent directement leurs lieux de vie, leur survie. Ce sont les gardiens de la biodiversité forestière.

 

Devant, Puyr Tembé, présidente de la FEPIPA (Fédération des peuples indigènes du Para), derrière, Cacique Domingo de la Communauté de Cobra Grande et Auricelia Arapyun de la CITA (Conseil Indigène de Tapajos Arapiuns) [Green/EFA – Claude Gruffat]


C’est une année importante au Brésil, les élections présidentielles et législatives auront lieu au mois d’octobre. Quels sont les enjeux ?

C.G. Nous sommes revenus choqués par le niveau de corruption du pays après quatre ans de bolsonarisme.

Au Brésil, vous pouvez mettre le feu à un coin de forêt, payer une amende pour cela, puis réclamer, grâce au paiement, la propriété des terres brûlées. Quasiment l’ensemble des populations que nous avons rencontrées sont victimes de ce genre de pratiques.

L’opposition est donc très inquiète, notamment de ce que le Président pourrait préparer en cas d’échec aux élections. Fomenter un coup d’État ? Motiver un mouvement comme celui du « Capitole » aux États-Unis ?

M.R. Nous savons qu’une grande partie des Brésiliens sont sensibles à nos valeurs européennes. Il est donc important de pouvoir les porter lors de ces futures échéances très importantes pour l’avenir du Brésil.

C.G. Les élections de 2022 risquent en effet d’être une bascule pour la démocratie au Brésil.