Corruption et sanctions occidentales : les confidences de l'ancien président albanais Sali Berisha
L’ancien président et premier ministre albanais Sali Berisha s'est livré lors d'un entretien exclusif à EURACTIV dans lequel il a fermement nié tout lien avec le crime organisé et a qualifié d’infondées les sanctions occidentales à son encontre.
L’ancien président et premier ministre albanais Sali Berisha est tombé en disgrâce. Pourtant il n’a pas abandonné pas la politique et s’est livré lors d’un entretien exclusif à EURACTIV dans lequel il a fermement nié tout lien avec le crime organisé et a qualifié d’infondées les sanctions occidentales à son encontre.
Le Parti démocrate d’Albanie de centre droit de M. Berisha n’est plus au pouvoir depuis une décennie. Cependant, il est soumis à des sanctions et des interdictions d’entrée sur le territoire par le Département d’État américain et le Royaume-Uni pour « corruption considérable » et liens avec le crime organisé. De quoi remettre en cause ses futures aspirations politiques.
M. Berisha soutient qu’il est innocent et accuse les lobbyistes, le gouvernement albanais actuel, le milliardaire philanthrope George Soros et la corruption d’être à l’origine de cette affaire.
« Je dois vous dire que pour moi, c’est un monument honteux de corruption, cette sanction qui m’est imposée par le Département d’État. Depuis le premier jour, j’ai déclaré au Département d’État qu’avec la première preuve, document ou pièce à conviction, [s’ils les rendent publics] je dirai adieu à la politique, je la quitterai le jour même. »
Il a déclaré que depuis mai 1991, les agences américaines n’ont jamais trouvé de pièces à conviction contre lui.
M. Berisha a également affirmé que les allégations concernant ses liens avec des gangs du crime organisé sont fausses et qu’il est le seul responsable politique à les avoir publiquement dénoncés en citant leurs noms. Il a ajouté qu’il a toujours lutté contre le crime organisé et qu’il allait continuer à le faire.
« Si j’ai accompli une seule chose tout au long de ma vie, c’est la lutte contre la criminalité. Quand je suis devenu Premier ministre, la tyrannie dominait l’Albanie. Et j’ai réussi : l’Albanie est devenue membre de l’OTAN. Pour signer l’ASA (accord de stabilisation et d’association avec l’UE) ou obtenir une libéralisation des visas, c’était grâce à une lutte importante contre le crime organisé. Quand j’ai quitté mes fonctions, j’ai poursuivi mon combat. »
M. Berisha a été expulsé du parti qu’il avait co-fondé avec le chef du parti de l’époque, Lulzim Basha, et du groupe parlementaire en septembre 2021, suite à des ultimatums de l’Occident pour que certaines personnes au parlement et au pouvoir soient sanctionnées. Ces événements ont suscité un mouvement national, dirigé par M. Berisha, visant à destituer M. Basha de son poste de chef du parti, entraînant un profond désaccord au sein du parti.
Une décision de justice sur la légalité de cette affaire est attendue dans les semaines à venir.
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L’avenir du centre droit albanais
Depuis près de dix ans, l’opposition est exclue du pouvoir. Alors que des élections locales approchent en 2023 et que des élections générales sont prévues en 2025, se pose la question de savoir comment l’opposition, laquelle est en mauvaise passe, pourrait s’en sortir, d’autant que de nombreux électeurs quittent le pays.
Avec quelque 700 000 Albanais qui ont quitté le pays en 10 ans, un chiffre passé à 1,4 million depuis la transition vers la démocratie, M. Berisha a affirmé que la priorité est de faire revenir ces personnes.
« Nous essayons de créer de nouveaux liens non seulement avec des personnes instruites en Albanie, mais également avec des personnes au Royaume-Uni, en Allemagne, aux États-Unis, en France et un peu partout. C’est un potentiel énorme », a-t-il déclaré.
Il a ajouté qu’un projet d’« afflux de cerveaux » sera « l’un de nos plus importants ».
Le « petit [Vladimir] Poutine » des Balkans
Concernant les tensions qui couvent entre la Serbie et le Kosovo, M. Berisha est clair : le dialogue y constitue la seule réponse, mais Belgrade et le président Aleksandar Vucic doivent être rappelés à l’ordre.
« Ils accusent surtout le Kosovo, mais ils ne résolvent pas le problème des troupes (serbes) rassemblées autour de la frontière. Je ne pense pas qu’il va tenter une intervention, car c’est un territoire de l’OTAN, l’OTAN le protégera, mais il a fait tout cela soutenu par [Vladimir] Poutine », a-t-il déclaré en parlant du président serbe.
« Il se comporte comme un petit [Vladimir] Poutine des Balkans », a-t-il continué. « Avec un groupe de voyous au Nord-Kosovo, il a inquiété toute l’Europe à cause de son intérêt pour les intérêts de la Russie. Croyez-moi, la Serbie est nécessaire à l’agression russe », a-t-il ajouté.
À la question de savoir s’il adopterait une approche différente de celle du Premier ministre de centre-gauche sortant, Edi Rama, M. Berisha a déclaré être favorable à une approche passive.
« L’Albanie applique une règle de base consistant à ne jamais intervenir dans le processus, même quand de très hauts dignitaires et fonctionnaires internationaux me demandent d’être utile. Je leur ai déclaré que non, que je pourrais les aider davantage en n’intervenant pas, et il s’est avéré que j’avais raison », a-t-il expliqué.
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Les systèmes pyramidaux albanais
M. Berisha a déclaré que son plus grand regret dans sa vie politique était la gestion des sociétés albanaises reposant sur un système pyramidal qui ont fini par s’effondrer et ont entraîné la faillite de la moitié du pays, risquant ainsi de provoquer une guerre civile.
« Les systèmes pyramidaux constituent le regret de ma vie. Parce qu’ils ont été créés en 1991 et ont continué sans que nous ayons le temps de les contrôler. En fait, nous ne savions pas grand-chose à leur sujet », a-t-il déclaré.
Peu après la chute du régime communiste en 1991, plusieurs sociétés ont été créées pour encourager les citoyens à investir de l’argent dans divers domaines de l’économie. Cependant, en 1996, elles ont commencé à s’effondrer et des centaines de milliers de personnes se sont retrouvées sans argent et au total, plus de 1,2 milliard de dollars a disparu.
En 1997, l’effondrement de ces sociétés a donné lieu à un conflit armé, au renversement du gouvernement, à la domination des gangs dans tout le pays, à l’ouverture des armureries d’État et à plus de 2 000 décès. Une force multinationale de maintien de la paix appelée « Opération Alba » a rétabli la paix plus tard dans l’année.
« Il s’est passé ce qui s’est passé. C’était ma responsabilité et celle de mon parti. J’ai démissionné de mon poste de président. Nous avons mis en place une commission parlementaire pour enquêter sur les liens entre mon gouvernement et les systèmes pyramidaux », a déclaré M. Berisha.
En 1997, il a signé un décret s’opposant aux sociétés basées sur ces modèles afin de répondre aux demandes de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international, qui avaient tiré la sonnette d’alarme plus d’un an avant que les sociétés en question ne s’effondrent.
M. Berisha a été accusé d’ignorance délibérée, et certains partis d’opposition ont été plus loin, déclarant que certaines des sociétés incriminées avaient pu financer sa campagne électorale, ce que M. Berisha nie.
Il maintient que les enquêtes locales et internationales ont conclu qu’il n’existait « aucun lien entre le gouvernement et les systèmes pyramidaux » et que « ça a été, bien entendu, un soulagement».
[Édité par Charles Szumski]