Corinne Le Quéré : la prochaine Commission européenne aura un rôle « très opérationnel » sur le climat
La climatologue Corinne Le Quéréplaide pour une augmentation du financement européen et insiste sur le rôle central que jouera la Commission européenne dans les prochaines années.
Depuis le déclenchement de la guerre en Ukraine, l’UE a rehaussé ses ambitions climatiques, sans pour autant se donner les moyens d’y parvenir, constate Corinne Le Quéré. La climatologue plaide pour une augmentation du financement européen et insiste sur le rôle central que jouera la Commission européenne dans les prochaines années.
Corinne Le Quéré est climatologue et présidente du Haut conseil pour le climat, instance consultative indépendante placée sous l’autorité du Premier ministre français. Composé de treize membres, il rend des avis sur la politique climatique de la France. Son rapport annuel pour 2023 s’intitule « Acter l’urgence, engager les moyens ».
Euractiv France. Cet été, la Grèce a connu l’incendie le plus dévastateur de son histoire, tandis que la France a subi des canicules à la fois précoces et tardives. Peut-on parler d’une année exceptionnelle ?
Corinne Le Quéré. Au regard de la tendance et des prévisions climatiques, ce n’est pas une année extraordinaire. 2022 était emblématique, 2023 suit le même chemin.
Ces événements étaient attendus, mais comme chaque année, nous sommes surpris. Cela témoigne de notre impréparation au réchauffement climatique.
Selon l’Agence européenne pour l’environnement, l’UE a réduit d’environ 30 % ses émissions de gaz à effet de serre entre 1990 et 2021, soit plus que son objectif de – 20 %. Cette dynamique est-elle suffisante pour parvenir à une baisse de 55 % d’ici à 2030, prévue dans le Pacte vert pour l’Europe ?
L’UE avance de façon encourageante, en particulier sur la réglementation, et sur les discussions pour un financement européen de la transition écologique.
Il reste à présent sept ans pour parvenir à l’objectif de -55 % d’émissions de gaz à effet de serre. Il faut donc accélérer en doublant rapidement le rythme annuel de réduction des émissions par rapport à ce qui est fait actuellement, tout en augmentant le stockage de carbone dans les forêts et les sols.
Dans quels secteurs émetteurs les pays de l’UE peuvent-ils progresser le plus rapidement ?
Sur le plan énergétique, l’UE a fait un grand pas dans le développement des énergies renouvelables [Révision de la directive sur les énergies renouvelables prévoyant qu’elles couvrent 42,5 % de la consommation finale d’énergie brute en 2030, NDLR] et cela doit s’accentuer à court terme.
L’industrie dispose également d’un fort potentiel d’électrification que l’on peut exploiter rapidement.
Dans les transports, l’objectif européen d’interdiction de vente des voitures thermiques neuves d’ici à 2035 doit s’accompagner d’un soutien aux transports alternatifs (transports en commun, marche, vélo, etc.). Nous avons aussi besoin de véhicules électriques plus abordables et plus petits, contrairement à la tendance actuelle sur le marché.
Les solutions sont bien identifiées. Il faut maintenant que les États membres tracent une trajectoire annuelle planifiée et que les financements soient au rendez-vous.
En France, la Première ministre, Elisabeth Borne, a annoncé 7 milliards d’euros supplémentaires pour la transition climatique dans le budget 2024 de la France. Est-ce suffisant ?
La politique économique de la France n’est pas encore sur la bonne trajectoire, bien que les annonces faites ces derniers jours par Emmanuel Macron vont dans la bonne direction.
Le financement de l’action pour le climat doit augmenter de plus de 60 milliards d’euros par an dès 2030. Le gouvernement doit identifier, avec les régions et l’Europe, les sources de financement public et les effets de levier de financement privés nécessaires sur plusieurs années.
Les 7 milliards d’euros supplémentaires pour 2024 devront aussi rapidement augmenter.
Et à l’échelle européenne ?
Au Haut conseil pour le climat, nous recommandons un plan d’investissement climat européen avec deux volets.
D’abord, revoir les contraintes budgétaires de l’UE pour que les États membres puissent investir plus facilement dans le bas carbone. Ensuite, identifier clairement les sources de financement. La Commission européenne doit faire ce travail indispensable.
Comment faire avec des États membres, dits « frugaux », comme l’Allemagne, les Pays-Bas ou les pays scandinaves, pour qui la contrainte budgétaire est une condition de la réussite du marché intérieur européen ?
L’UE ne peut plus se contenter de légiférer et réglementer. Sinon, le coût de la transition sera porté par les consommateurs. Un plan de financement clair et concerté avec les États membres est donc absolument nécessaire.
Le consensus scientifique sur le dérèglement climatique est de plus en plus remis en cause sur les réseaux sociaux et dans l’opinion publique. À tel point que des chercheurs prennent leurs distances avec les plateformes en ligne. Que vous inspire cette situation ?
Cette situation m’inquiète d’autant plus que le consensus scientifique n’a jamais été aussi clair sur le fait que ce sont les activités humaines qui causent le réchauffement climatique.
Il y a donc un gros problème de communication, qui entraîne une mauvaise compréhension de l’état de la science et freine l’action.
D’éminents scientifiques, comme le prix Nobel de physique 2022, John Clauser, remettent eux aussi en question le consensus scientifique. Que leur dites-vous ?
Sur le climat, il faut écouter les climatologues.
On pourrait vous opposer que le président du GIEC, professeur James Skea, n’est pas climatologue…
Professeur Skea est expert en énergie [enseignant en énergies durables à l’Imperial College de Londres, NDLR], ce qui, bien sûr, est essentiel pour identifier les solutions.
Le GIEC est composé de trois groupes, chacun s’attachant à une spécialité : les aspects physiques scientifiques, les impacts et les solutions envisageables.
Dans aucun autre domaine les scientifiques ne font un tel effort pour dégager un consensus.
Au sein de l’UE, les partis conservateurs font la course en tête dans les sondages pour les prochaines élections européennes. Un plébiscite en leur faveur pourrait-il remettre en question les objectifs climatiques de l’UE ?
Je crains plutôt la fragmentation du discours politique sur le réchauffement climatique.
Tous les partis politiques doivent s’emparer du sujet et proposer des solutions, mais sans remettre en question ce qui est reconnu et démontré comme étant une évidence scientifique.
Les constats du GIEC ne devraient pas diviser.
Le changement climatique est un sujet d’ordre public tout comme la santé ou l’éducation. Droite et gauche doivent donc s’entendre sur la nécessité d’assurer la sécurité de l’ensemble de la société.
Qu’espérez-vous de la nouvelle Commission européenne qui sera nommée à l’issue des élections européennes de juin 2024 ?
Elle aura un rôle central et très opérationnel pour assurer au jour le jour l’atteinte des objectifs climatiques très ambitieux de l’UE.
Si elle y parvient, la Commission européenne pourra dire au reste du monde qu’elle a fait sa part et qu’elle se tient prête à aider les pays qui en ont besoin.
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[Propos recueillis le 19 septembre 2023]