Petits réacteurs nucléaires : ce que l'UE doit faire, selon le patron de NUWARD

ENTRETIEN. Le président du projet NUWARD de SMR le plus avancé de l’UE, Renaud Crassous, dit attendre de la Commission un « engagement clair » en faveur des technologies nucléaires, suite à une réglementation pour l'industrie verte (Net-Zero Industry act) qui « est encore un raté ».

Euractiv France
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Renaud Crassous, président de NUWARD, entouré de membres de son équipe. [NUWARD]

Dans un entretien accordé à EURACTIV France, le président du projet NUWARD de petit réacteur nucléaire (SMR), l’un des plus avancés de l’UE, Renaud Crassous, dit attendre de la Commission européenne un « engagement clair » en faveur des technologies nucléaires, suite à une réglementation pour l’industrie verte (Net-Zero Industry act) qui « est encore un raté »

Renaud Crassous est président de la filiale NUWARD d’EDF, entreprise au sein de laquelle il a occupé différents postes depuis 2009. Cet ingénieur économiste a également travaillé au Conseil économique du développement durable (CEDD), au Centre international de recherche sur l’environnement et le développement (CIRED) et a soutenu pendant environ dix ans les travaux de la délégation française auprès du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC).

EURACTIV France. Vous développez avec EDF un projet de SMR dénommé NUWARD. De quoi s’agit-il ? 

Renaud Crassous. D’abord, un SMR est un réacteur nucléaire qui peut développer la même technologie que les réacteurs classiques, mais qui se distingue par deux aspects : sa puissance et sa destination.

La puissance d’un SMR peut varier de quelques MW à quelques centaines de MW, quand un réacteur classique atteint aisément les 900 MW.

Le projet NUWARD développe deux réacteurs de 170 MW basés sur la technologie de réacteur à eau préssurisée (EPR) de 3ème génération [telle que Flamanville, Olkiluoto en Finlande ou Taishan en Chine, NDLR].

À quels besoins peuvent-ils répondre ?

Comme le Canada l’a défini dans une feuille de route en 2018, les réacteurs de quelques MW peuvent ainsi répondre à des besoins de niche : petites communautés isolées, opérations militaires.

Les réacteurs de quelques dizaines de MW peuvent répondre à des besoins industriels, principalement en électricité ou en chaleur.

Enfin, les réacteurs de quelques centaines de MW vont permettre de remplacer les centrales à charbon et à gaz. 

Avec ses dimensions, le projet NUWARD a pour vocation première de remplacer les centrales à charbon présentes dans l’UE, mais pourra également répondre aux besoins des industriels énergo-intensifs. 

Visuel 3D de la future centrale NUWARD.


Le projet est actuellement en phase « d’avant-projet détaillé ». Qu’est-ce que cela signifie ?

Nous avons défini l’architecture générale du projet et nous sommes dorénavant dans la phase de définition des spécificités matérielles du projet, des vérifications de faisabilité, de sûreté et de production. Cette phase devrait se terminer fin 2026-début 2027.

Ensuite, nous entrerons dans la phase d’investissement pour la tête de série [premier exemplaire d’une série de produits, NDLR], avant le dépôt du dossier d’autorisation administrative et de sûreté (demande d’autorisation de création – DAC).

Pour quand pouvons-nous attendre une mise en route du premier SMR de NUWARD ?

Nous planchons sur un « premier béton » coulé en 2030, pour une mise en route avant 2035.

Notre stratégie consiste à conduire la tête de série en France pour assurer la crédibilité commerciale et industrielle de notre filière et profiter de sites propices aux développements, notamment déjà nucléarisés.

Le SMR va changer le prisme économique du nucléaire, passant d’une économie d’échelle — réduction au maximum des coûts — à une économie de série — standardisation industrielle—, à l’image de l’évolution qu’a connue l’aéronautique [spécialisation de la sous-traitance, conceptualisation modulaire de certaines pièces pour la fabrication de petites séries, etc. NDLR].

Nous visons ainsi plusieurs dizaines de SMR d’ici 2050.

Remplacer le charbon sur le réseau électrique et de chaleur, ainsi que le gaz dans la chaîne industrielle : cela ressemble à l’ambition énergétique de l’Allemagne, qui a fermé ses dernières centrales nucléaires samedi 15 avril. Le pays s’intéresse-t-il aux SMR ?

Nous n’avons quasiment aucun interlocuteur allemand.

De façon générale, les pays nucléairophobes ne se manifestent pas, même si certains, comme l’Italie ou la Belgique sont en train de changer leur approche.

Est-ce que des pays européens ont défini une feuille de route comme celle du Canada ?

La Suède et la Finlande sont en cours de définition. La République tchèque est en train d’identifier des sites d’implantation potentiels. L’Estonie, la Bulgarie et la Roumanie ont exprimé leur intérêt pour les SMR, tandis que la France a défini des objectifs de développement de SMR dans sa stratégie « France 2030 » lancée fin 2022. 

Le projet NUWARD est-il le projet de SMR le plus avancé d’UE ?

Sur les projets avec une technologie de 3ème génération EPR et impliquant seulement des pays de l’UE, oui.

En parallèle, Rolls-Royce développe un projet « paneuropéen » en Grande-Bretagne dont il est difficile de dire le niveau d’avancement.

Les États-Unis investissent également massivement sur le marché européen profitant, pour cela, d’une diplomatie proactive et de financements très forts : 7 milliards de dollars en R&D pour les réacteurs avancés [dont SMR, NDLR], 30 milliards pour le nucléaire dans l’Inflation réduction act (IRA), ainsi que des millards de dollars de prêts pour développer des SMR en Pologne ou en Roumanie par exemple. 

En termes de soutien, de financement et de règlementation, l’UE répond-elle à vos attentes ?

D’abord, nous aurions besoin que les autorités de sûreté et les réglementations nationales acceptent l’équivalence de certaines règles, ce qui serait plus facile qu’une harmonisation des normes au niveau européen.

Pour le moment, la Commission européenne ne se mouille pas beaucoup. Jusqu’à récemment, elle ne s’attachait qu’à conserver le caractère concurrentiel de son marché, déroulant le tapis rouge aux projets américains.

Elle manifeste dorénavant un intérêt en matière de R&D. La commissaire à l’Innovation, Maryia Gabriel, s’est récemment engagée à mener des actions en matière de recherche, d’innovation, d’éducation et de formation dans la sûreté des SMR. C’est un fait marquant.

En revanche, nous ne disposons pas encore d’engagement clair de la direction générale de l’Énergie [de la Commission européenne, NDLR] en faveur des SMR.

Or, il est temps de ne plus opposer les énergies décarbonées : le compromis est devenu has been, tout comme la distinction entre les grandes et les petites installations électriques.

Par leur caractère concurrentiel et leur taille modeste, les SMR peuvent-ils changer l’image du nucléaire auprès des institutions européennes ?

Nous faisons maintenant face à un « mur énergétique ». Il ne pourra être gravi qu’en conservant les capacités actuelles et les énergéticiens historiques, en majorité publics, capables de maîtriser les déficits techniques et sécuriser le réseau. Aussi, en motivant l’accès au marché de nouveaux acteurs capables de conduire des installations de plus petites tailles, répondant à des besoins plus variés.

La grande et la petite puissance sont donc complémentaires. Le modèle de la Commission des années 90-2000 de libéralisation hérité d’une période de stabilité énergétique est un peu daté.

La proposition de loi pour une industrie verte en Europe (Net-Zero Industry act — NZIA) reconnait que les technologies nucléaires sont des « technologies à émissions nettes », mais « pas stratégiques ». Est-ce tout de même une avancée ?

C’est encore un raté…

C’est cocasse qu’une directive européenne introduise une distorsion technologique plutôt que de promouvoir des règles équitables.

Lorsque j’ai travaillé pour le GIEC, j’ai appris que les instruments technologiquement neutres, comme le marché carbone ou la taxonomie, étaient les meilleurs pour lutter contre le réchauffement climatique.