Christiane Lambert : « Je ne veux pas que des ayatollahs imposent des règles qui tuent l’agriculture »

Sécheresse, énergie, PAC, Pacte vert : Christiane Lambert revient pour EURACTIV sur les grands sujets agricoles de la rentrée en France, en Europe et partage sa vision de l’agriculture, productive, innovante et planifiée.

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Christiane Lambert est la présidente de la FNSEA, premier syndicat agricole en France, ainsi que du Copa, qui réunit les organisations professionnelles agricoles de l’ensemble de l’Union européenne.

Sécheresse, énergie, PAC, Pacte vert : Christiane Lambert revient pour EURACTIV sur les grands sujets agricoles de la rentrée en France, en Europe et partage sa vision de l’agriculture, productive, innovante et planifiée.

Christiane Lambert est la présidente de la FNSEA, premier syndicat agricole en France, ainsi que du Copa, qui réunit les organisations professionnelles agricoles de l’ensemble de l’Union européenne. Administratrice de la FNSEA depuis 2002, membre du Bureau depuis 2005 et première vice-présidente de 2010 à 2017, l’agricultrice française est la première femme à avoir été élue à la tête du syndicat en 2017.

Ces derniers mois, l’Europe a connu l’une des pires sécheresses de son histoire. Près de la moitié des surfaces agricoles de l’UE et 90 départements français se sont retrouvés en situation de sécheresse, à quoi s’est ajoutée l’envolée des coûts des intrants avec la guerre en Ukraine. Quel est le moral des agriculteurs en cette rentrée ?

Les crises qui ont touché les pays européens génèrent du stress chez les agriculteurs. Elles ont renforcé la flambée et la volatilité des prix, ce que l’on connaissait déjà. Il faut désormais ajouter l’imprévisibilité. Qui aurait imaginé au mois de janvier dernier qu’une guerre allait éclater en Ukraine ?

En ce qui concerne le climat, nous avons tout de même cumulé sécheresse, canicule, grêle gel, et il n’y a toujours pas d’eau en quantité suffisante. Le réchauffement climatique et la répétition des événements donnent un sentiment d’accablement et d’impuissance. Nous constatons des baisses de production en tournesol, en huile d’olive, en maïs, en pâture dans de nombreux pays européens. En France, nous venons d’apprendre qu’il manquera 50 % de haricot verts. Cela touche directement la population. Il faut réagir.

La semaine dernière la Première ministre Élisabeth Borne a validé le cadre de la future réforme de l’assurance récolte, qui entrera en vigueur en 2023. Ce bouclier financier est-il suffisant selon vous pour aborder les crises climatiques futures ?

C’est en tout cas un grand pas. La France applique le « règlement Omnibus » européen de 2017 qui prévoit une baisse du seuil de déclenchement des assurances à 20 % de pertes et une couverture des coûts à 70 %. Pour les grosses pertes, c’est lÉtat qui prendra en charge 90 % de l’indemnisation à partir de 50 % de pertes pour les grandes cultures et 30 % pour l’arboriculture et les prairies.

Le gel de l’année dernière, qui a touché presque toutes les régions françaises, a été décisif. Les pertes se sont élevées à quatre milliards d’euros. En pleine période électorale, l’Etat a mis un milliard sur la table, mais a fini par prendre conscience qu’il ne pouvait pas intervenir indéfiniment, et qu’il ne pouvait pas non plus laisser les agriculteurs seuls face à l’amplitude pris par les événements climatiques.

En ce qui concerne la crise énergétique qui frappe l’Europe en ce moment, le secteur agricole et alimentaire doitil, selon vous, être prioritaire en cas de pénurie ?

Oui. Comme l’a reconnu Thierry Breton [commissaire responsable du marché intérieur, NDLR] lorsque je l’ai rencontré il y a quelques mois, le secteur agroalimentaire est stratégique : il ne peut pas se passer d’énergie. Entre la betterave des champs et votre sucre semoule dans le yaourt, il y a énormément de processus de transformation qui nécessitent de l’énergie et de l’eau.

Nous nous sommes battus pour que l’agriculture fasse partie des secteurs « critiques et stratégiques » au niveau européen. En juillet dernier, la Commission a reconnu que les secteurs agri-agro étaient critiques et stratégiques, et qu’ils ne pouvaient pas être victimes de coupures. Nous devons maintenant le faire au niveau national. 

Les coûts de productions atteignent des records pour les agriculteurs, alors que les prix n’ont pas explosés dans les supermarchés français. Comment l’expliquer ? 

Nous avons en France des distributeurs très puissants, organisés, groupés, qui mettent une pression énorme sur les prix. Cela conduit à avoir une alimentation peu chère. Nous avons un taux d’inflation d’à peine 6 % en France alors qu’elle est de 18 % en Angleterre, de 17 % aux Pays-Bas, 28 % en Estonie.

La difficulté pour nous producteurs, est de répercuter nos coûts de production jusqu’au bout de la chaîne alimentaire. Les lois EGALIM 1 et 2 ont permis de faire passer quelques hausses (+3,1 en 2021). Il faut continuer. L’INSEE prévoit une augmentation de 26,7 % des coûts pour les producteurs, pendant que la hausse des prix en grande distribution ne dépasse pas les 8 ou 9 %. 

Mais cela dépend des produits. Prenons l’exemple d’un poulet, dont l’alimentation en graine a pris 30 %. Comme cette alimentation représente 65 % de la dépense, le producteur a besoin d’une augmentation d’au moins 25 % du prix. Il faut que tous les maillons de la chaîne alimentaire s’y retrouvent.

Les consommateurs doivent-ils accepter de payer plus cher ?

Les consommateurs expriment une exigence qualitative, tout en voulant payer moins cher : cela ne marche pas. Plus vert, c’est plus cher, comme dit le slogan. J’ai amélioré le bien-être animal dans mon élevage, je fais de la biosécurité : ce sont des dépenses. Si nous n’arrivons pas à répercuter ces coûts, qui correspondent à des commandes de citoyens, on ne tiendra pas. À 1 ou 2 % d’inflation, nous pouvons tenir, pas à 8 %. Il faut payer les agriculteurs. Nous devons faire une pédagogie du prix, c’est indispensable.

Le 31 août dernier, la Commission européenne a validé le plan stratégique national de la France. Une des grandes nouveautés est l’ « éco-régime », qui conditionne 25 % des aides directes à des pratiques favorables à l’environnement. En même temps, Bruxelles a autorisé des dérogations aux règles environnementales (rotations, jachères) pour ne pas affecter la production. Cette PAC 2023-2027, va-t-elle dans le bon sens ?

Nous avons conservé une politique agricole à caractère économique, en maintenant le budget. Lorsque le Covid est arrivé, beaucoup ont mesuré l’importance de produire en Europe. Comme il a frappé en même temps que les négociations de la PAC, cela a renforcé le besoin d’une politique plus productive.

Une des missions majeures et prioritaires de la PAC et de la construction européenne était de devenir plus fort pour produire de l’alimentation aux Européens et ne pas dépendre des Etats-Unis et du Canada. Adenauer, Eisenhower, Schumann, de Gaulle et Pisani se sont levés en disant qu’il fallait produire en Europe. Produire pour nourrir les Européens fait partie des objectifs du Traité de Rome. Nous y revenons.

Faut-il pour autant enterrer le Pacte vert européen, ardemment défendu par la Commission ? La déclinaison agricole (stratégie de la ferme à la table), a notamment pour ambition de réduire de moitié l’usage de pesticides, ou de consacrer 25 % des terres cultivées à l’agriculture biologique à l’horizon 2030.

Non ! La direction du Pacte vert est incontournable. Il n’y a pas de planète B. Mais c’est comme le débat croissance / décroissance : il y a ceux qui disent qu’il faut produire moins pour respecter l’environnement, moi, je prétends que nous pouvons produire plus et mieux. Avec moins d’impact.

Je suis pour l’atteinte d’objectifs qualitatifs environnementaux, mais je suis contre les objectifs politiques qui ne sont basés sur aucune étude d’impact. Si le fait de réduire de 50 % les produits phytosanitaires passe par une réduiction de 18 % de la production, comme pour les betteraves et les pommes, je m’y oppose. Il n’y a pas d’interdiction sans solution. 

Vous avez dit lors de votre conférence de presse de rentrée début septembre, que l’agriculture « avait encore des progrès à faire ». C’est-à-dire ?

Nous devons mieux intégrer les problématiques environnementales, liées à la biodiversité, la qualité de l’eau, de l’air. C’est déjà notre quotidien. Nous avons réduit les antibiotiques pour les porcs de 42 % dans tous les élevages français. Comment ? Nous avons amélioré la biosécurité, modernisé les parcs, et parce que les règles d’hygiène ont progressé.

Nous sommes capables aujourd’hui d’amener des solutions, si les instituts de recherche publics et privés nous aident. L’innovation a eu longtemps mauvaise presse, or c’est elle qui fait que nous sommes capables de réduire aujourd’hui nos produits phytosanitaires et l’irrigation de 30 %. Les capteurs dans le sol nous disent maintenant comment et quand intervenir. L’agriculture de précision répond à des enjeux qui n’existaient pas il y a 10 ans.

Vous appelez à une « planification alimentaire et écologique » dans le cadre de la nouvelle mission du gouvernement de planification. Qu’entendez-vous par là ?

L’idée est de fixer un objectif accessible en 2030. Nous voyons comment nous pouvons l’atteindre, avec un calendrier, et en décidant des moyens financiers d’accompagnement. Comme je l’ai dit, produire plus vert coûte plus cher, donc si nous demandons à l’agriculteur de faire une transition, il faut de l’accompagnement.

Nous ne devons pas être naïfs. Et l’Europe a péché par naïveté. Comme avec le nucléaire. Après avoir subi des pressions de la part d’ONG, l’Etat a décidé de réduire le nucléaire. Nous déplorons maintenant le manque de centrales, tout en rouvrant des centrales à charbon.

Je ne veux pas la même chose pour l’agriculture. Je ne veux pas que nous nous apercevions dans quelque temps que la France ou l’Europe manque de blé, de lait, et qu’il faille en importer. Je n’ai pas envie que des ayatollahs, des gens qui ne pensent qu’à l’environnement, imposent des règles qui tuent l’agriculture.