Barnier : l’Europe doit « garder son sang-froid » face aux États-Unis

Euractiv s’est entretenu avec l’ancien Premier ministre français Michel Barnier lors de sa visite à Bruxelles cette semaine pour présenter son nouveau livre.

EURACTIV.com
[Bureau de Michel Barnier]

Euractiv s’est entretenu avec l’ancien Premier ministre français Michel Barnier lors de sa visite à Bruxelles cette semaine pour présenter son nouveau livre, « Ce que vous m’avez appris ».

Un an après la dissolution de l’Assemblée nationale française, Michel Barnier, figure clé des négociations sur le Brexit, s’est entretenu avec Euractiv au sujet des relations avec les États-Unis, de la diversification commerciale avec l’Inde, des tensions avec la Chine, de l’accord avec les pays du Mercosur, de la situation politique en France et de ses éventuelles ambitions présidentielles.

La date limite pour éviter l’application d’un droit de douane de 50 % sur les importations de l’UE, fixée au 9 juillet, approche. Que pensez-vous des efforts déployés par la Commission européenne à cet égard ?

Je pense que l’attitude de la Commission a été, jusqu’à présent, habile et opportune.

L’UE devrait-elle adopter une position plus agressive envers les États-Unis ?

Il ne s’agit pas d’être agressif, même si les Américains le sont. Et en même temps, ils changent souvent d’avis. Il faut être très calme avec les Américains, il faut garder notre sang-froid.

Ils doivent simplement savoir que le marché unique européen répondra à toute agression. C’est aussi simple que cela.

Avez-vous un conseil à donner à la Commission pour traiter avec l’administration Trump ?

Je n’ai aucun conseil à donner à la Commission. Mais je pense qu’elle devrait faire attention aux positions des États membres, en particulier celles des pays exportateurs, petits et grands.

Nous devons être en mesure de dire aux Américains, calmement et sans agressivité, que s’ils s’attaquent à tel ou tel marché avec des taxes, nous riposterons coup pour coup. Ce sera lose-lose, mais ce n’est pas notre volonté.

De plus, sauf erreur de ma part, nous ne réalisons que 15 à 20 % de nos échanges commerciaux avec les États-Unis, nous devons donc réagir intelligemment à l’agressivité commerciale américaine.

En diversifiant nos échanges commerciaux avec d’autres régions du monde, par exemple grâce à des accords de libre-échange ? Ce n’est un secret pour personne que vous n’êtes pas très satisfait de celui qui est en cours de négociation avec le Mercosur.

L’accord a été signé par la présidente de la Commission européenne [Ursula von der Leyen] dans des conditions qui n’ont pas été appréciées en France par l’ensemble de la classe politique, parce qu’elle l’a signé le lendemain de la chute [du gouvernement Barnier, NDLR] l’année dernière.

Nous ne pouvons pas expliquer en France que la Commission signe un accord qui mettrait à terre une partie de notre économie, c’est aussi simple que cela.

Cet accord n’est pas acceptable pour nous en l’état. Il reste inacceptable tant qu’on ne l’aura pas réécrit sur le plan agricole. Pour que cet accord soit un succès, nous avons besoin de réciprocité.

L’accord de libre-échange avec le Mercosur n’est pas le seul accord en cours de négociation avec l’UE. Un autre est en cours de négociation avec l’Inde. Cela ne laisse-t-il pas présager davantage de turbulences à l’avenir ?

Il s’agit avant tout de faire des compromis qui soient avantageux pour toutes les parties. Avec l’Inde, la négociation est ouverte et c’est une bonne chose, mais il faudrait que ce soit un accord équilibré.

Il faudra aussi que du côté de l’Inde et d’autres pays, on comprenne qu’on va plus accepter d’importer chez nous des produits qui ne respectent aucune ou très peu des règles qu’on impose à nos propres producteurs que l’on appelle les clauses miroir.

Je trouve intéressant et utile que nous négocions avec l’Inde, que nous diversifions et ouvrions les négociations avec le reste du monde.

Comme avec la Chine, par exemple ?

Ce n’est pas la même chose avec la Chine.

En quoi ?

La Chine est un pays extrêmement puissant, qui défend ses intérêts sans complexe.

L’Union européenne devra — et non pas devrait — définir par elle-même et pour elle-même de manière indépendante où se situent ses intérêts stratégiques. C’est ce que fait la Chine.

Par exemple ?

Veiller à ce que les surproductions chinoises à bas coût et les produits fabriqués à la hâte et dans des conditions qui les rendent souvent dangereux — je pense notamment aux textiles et aux jouets — n’envahissent pas le marché européen.

Nous avons les moyens pour nous défendre.

Dans votre livre, vous revenez également sur votre mandat de négociateur de l’UE pour le Brexit. Près d’une décennie plus tard, le Royaume-Uni et l’UE se rapprochent, notamment en matière de défense. Est-ce un aveu de faiblesse de la part du Royaume-Uni ?

Non, c’est du réalisme, de la lucidité. Il vaut mieux être ensemble dans le monde d’aujourd’hui, comme le montrent l’agression russe d’un côté, l’agressivité américaine de l’autre et la montée en puissance de la Chine.

Je n’ai jamais compris le Brexit. Personne, pas même [Nigel] Farage, n’a été capable de m’expliquer la valeur ajoutée du Brexit, il n’y en a aucune. C’est une situation perdant-perdant.

J’ai essayé de gérer ce divorce au nom de l’Union européenne sans agressivité avec du respect pour le peuple britannique sans esprit de revanche sans esprit de revanche.

Le Royaume-Uni ne reviendra donc pas par la petite porte, comme certains le disent ?

Je ne pense pas qu’il reviendra avant une génération.

Je pense qu’il prend conscience des difficultés liées au Brexit. Toutes les difficultés du Royaume-Uni ne sont pas dues au Brexit, mais elles sont certainement plus sérieuses à cause du Brexit.

Et il en serait de même pour chacun de nos pays si nous quittions l’Union européenne.

Outre vos activités internationales, vous avez exercé vos fonctions jusqu’à la dissolution de l’Assemblée nationale l’année dernière. Quel est votre point de vue sur l’instabilité politique actuelle en France ?

Aujourd’hui, le secteur public français est impuissant, et il y a une incapacité générale à agir en raison de l’absence de majorité à l’Assemblée nationale.

Cela ne sera résolu que le jour où nous aurons un nouveau président de la République qui sera accompagné et soutenu par une majorité absolue.

Vous ne croyez donc pas à une nouvelle dissolution ?

J’ai entendu le président de la République dire qu’il ne souhaitait pas dissoudre l’Assemblée nationale. Pour être honnête, personne n’a vraiment compris pourquoi il l’avait dissoute la dernière fois, et je ne peux pas préjuger de ce qu’il fera.

Mais s’il y avait une nouvelle motion de censure à l’Assemblée nationale — je ne le souhaite pas parce que je souhaite la stabilité pour le gouvernement actuel que moi je n’ai pas eu la chance d’avoir —, je pense que d’une manière ou d’une autre, il faudra donner la parole au peuple.

Que voulez-vous dire par là ?

Il y a trois façons d’aller vers le peuple : par référendum, par une dissolution ou par une élection présidentielle.

Vous ne cachez pas votre ambition présidentielle dans vos interviews avec la presse française, évoquant votre « volonté de servir le pays ». Si vous étiez élu, vous auriez 76 ans, ce qui ferait de vous le président le plus âgé de la Ve République. Vous en sentez-vous la force ?

Tout candidat à la présidence doit se poser trois questions : suis-je à la hauteur de la tâche ? Ai-je un bon programme pour le pays ? Suis-je capable de rassembler au-delà de mon propre camp ?

En ce qui concerne mon camp, le candidat des Républicains est-il capable de rassembler au-delà du parti, en particulier toute la famille centriste ?

Ce sont des questions auxquelles nous n’avons pas encore de réponse pour l’instant. Et si je devais les poser, je les poserais en temps voulu et j’y répondrais franchement en temps voulu.

[Édité par Anne-Sophie Gayet]