Avec son gazoduc Nord Stream II, la Russie divise les Européens

Les travaux du gazoduc sous-marin Nord Stream II devaient démarrer cette année. La Commission européenne voudrait bloquer ce projet, jusqu’ici fortement soutenu par l’Allemagne. Entretien avec Claude Turmes, réalisé par notre partenaire l'Ouest-France. 

Ouest-France
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Claude Turmes, Eurodéputé Verts du Luxembourg. [Jwh - Wikimedia]

Les travaux du gazoduc sous-marin Nord Stream II devaient démarrer cette année. La Commission européenne voudrait bloquer ce projet, jusqu’ici fortement soutenu par l’Allemagne. Entretien avec Claude Turmes, réalisé par notre partenaire l’Ouest-France. 

Le Nord Stream 2 est un gazoduc de 1 250 km qui reliera la Russie à l’Allemagne, via la mer Baltique. Il doit doubler le premier Nord Stream, inauguré par Vladimir Poutine en 2011, et acheminer 55 milliards de mètres cubes supplémentaires de gaz russe vers l’Europe par an. Ce projet du groupe Gazprom de 9,5 milliards d’euros est financé à 50 % par cinq industriels européens (10 % chacun) : le français Engie, les Allemands Uniper (ex-EON) et Wintershall (BASF), l’anglo-néerlandais Shell et l’Autrichien OMV.

La Commission européenne estime que ce nouveau gazoduc nuirait à l’indépendance énergétique de l’UE. Il menacerait aussi la stabilité de l’Ukraine. En reliant directement l’Allemagne, le Nord Stream 2 prive l’Ukraine de l’argent que Gazprom paye aux autorités de ce pays pour le traverser.

Mardi, la chancelière a opéré un revirement inattendu. Elle exige désormais que Gazprom, autrement dit Moscou, garantisse « avec clarté », le maintien d’un transit par l’Ukraine. L’Allemagne n’a enterré pas le projet pour autant. Il s’agit d’une réponse à la crise actuelle avec le Kremlin, sur la guerre en Syrie et l’empoisonnement de l’espion Skrypal.

Entretien avec Claude Turmes, eurodéputé Verts du Luxembourg.

Quelle est votre position sur le projet gazier Nord Stream II ?

La construction d’un deuxième gazoduc entre la Russie et l’Allemagne menace clairement la stabilité de l’Ukraine. Il va la contourner et la priver de l’argent payé pour le transit. Le projet menace aussi la solidarité entre pays européens et creusera les problèmes qu’ont déjà la Slovaquie, la Bulgarie ou la Serbie, car le réseau pour les desservir n’est pas prêt. Par ailleurs, ce nouvel approvisionnement n’est pas nécessaire. Les volumes de gaz que l’Union européenne importe et consomme vont diminuer. Ce projet ne tient pas debout.

La chancelière allemande Angela Merkel vient-elle de mettre un coup de frein au projet ?

                                                                                                                                                        J’ai salué cette évolution dans le discours de la Chancelière. C’est le signe qu’elle vient de comprendre que le Nord Stream II ne peut pas être envisagé sans un accord de transit sérieux, garantissant des revenus à l’Ukraine. L’ancien accord entre l‘Ukraine et la Russie, qui court jusqu’en 2020, doit être renégocié.

Le Parlement européen est-il divisé sur dossier ?

Au sein de la commission de l’Industrie, de la recherche et de l’énergie (ITRE), qui révise actuellement la directive Gaz, c’est 85 % contre le Nord Stream II ; 15 % pour. Les groupes politiques sont divisés. Dans ceux qui soutiennent le projet russe, on trouve la droite et l’extrême droite françaises, et aussi de nombreux sociaux-démocrates allemands (SPD). Ces derniers continuent à soutenir leur ancien chancelier Gerhard Schröder, qui, dans la dernière semaine de sa mandature (en 2005), a apporté la garantie de crédit nécessaire au premier gazoduc, avant d’en devenir VRP pour Gazprom.

Les conservateurs de la CDU sont divisés. Certains se disent qu’il y aurait un bon coup à jouer contre le SPD ; d’autres cèdent toujours au lobby du groupe allemand BASF, qui a des intérêts dans le gaz russe et dont l’ancien président a misé sur Angela Merkel dès les années 1990. C’est un de ses proches.

Et les dirigeants de l’Union européenne ?

Tous les pays de l’Est sont contre. Sauf la Bulgarie qui est dans une situation très compliquée. Avec les conservateurs polonais, nous travaillons ensemble à lutter contre la diplomatie gazière que l’Allemagne mène. L’Autriche est ouvertement prorusse, puisque sa compagnie OMV finance 10 % du projet. La France se montre ambivalente.

De quelle manière ?

En laissant un groupe industriel nouer des accords en sous-main. Si, en Allemagne, même les hauts fonctionnaires allemands n’étaient pas au courant des initiatives de Gerhard Schröder, en France, c’est Gérard Mestrallet, ancien président d’Engie, qui défend ce projet contraire aux intérêts de l’UE. Le président Emmanuel Macron devrait mettre fin à cette anomalie de la politique étrangère française s’il veut se mettre en conformité avec l’Accord de Paris sur le climat qu’il cite, paraît-il, tous les matins. Mestrallet met un coup de poignard dans le dos de cet engagement climatique. Et aussi d’Engie, qui promeut aujourd’hui un projet plus moderne autour des énergies renouvelables.

Je rappelle que la France et l’Allemagne sont à l’initiative des Accords de Minsk (février 2015) qui en plus du cessez-le-feu dans le Donbass, comprenaient la restauration des relations économiques.

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