Accord UE-Nouvelle-Zélande : « l’agneau est sacrifié sur l’autel de la politique », selon la présidente de la Fédération nationale ovine

Michèle Boudoin, présidente de la Fédération nationale ovine (FNO) revient pour EURACTIV sur les conséquences de l’arrivée imminente de 38 000 tonnes d’agneaux néo-zélandais, deux fois moins chers que ses concurrents européens.

EURACIV France
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Michèle Boudoin, présidente de la Fédération nationale ovine [FNO]

Michèle Boudoin, présidente de la Fédération nationale ovine, revient pour EURACTIV sur les conséquences de l’arrivée imminente de 38 000 tonnes d’agneaux néo-zélandais, deux fois moins chers que ses concurrents européens.

Grogne dans le monde agricole. Le 30 juin dernier, ultime jour de la présidence française de l’UE, la Commission européenne annonce vouloir signer un accord de libre-échange avec la Nouvelle-Zélande.

En négociation depuis plusieurs années déjà, ce texte doit encore subir un « toilettage juridique » et être soumis au Conseil et au Parlement européens en 2023.

Ce qui coince ? La Nouvelle-Zélande est une puissance exportatrice redoutable, en particulier agricole, qui risque d’inonder nos grandes surfaces de produits moins chers – en particulier de la viande – et ainsi concurrencer le marché intérieur.

Et ce, sans respecter certaines normes sanitaires, sociales et environnementales européennes. Les filières laitières, bovines et ovines, sont donc vent debout contre ce qu’elles considèrent être une « concurrence déloyale ».

De son côté, l’exécutif européen se félicite de cet accord dont les retombées commerciales seront substantielles (30 % d’échange supplémentaires), et qui, pour la première fois, sera conditionné au respect de l’accord de Paris.

 

 

EURACTIV : Qu’est-ce que cet accord de libre-échange UE-Nouvelle-Zélande implique-t-il pour la filière ovine ?

Michèle Boudoin : Cet accord prévoit d’envoyer en Europe dans les sept prochaines années 38 000 tonnes de viande ovine supplémentaire tous les ans. En plus des 114 000 actuelles. Nous savons comment cela va se passer, notre filière a été mondialisée très tôt, dès les années 1990. L’affaire du Rainbow Warrior, dans la baie d’Auckland, a précipité le premier accord de l’Europe avec la Nouvelle-Zélande. La France qui voulait poursuivre ses essais nucléaires dans le Pacifique, y a contribué.

Le mouton est un animal très politique. Une monnaie d’échange. Depuis lors, chaque année, 228 000 tonnes exonérées de taxes seront importées en Europe (avec le Royaume-Uni à l’époque). Depuis, la filière décline. Et ce nouvel accord va encore aggraver la situation.

En quoi les néo-zélandais sont-ils des concurrents redoutables pour les producteurs européens ?

Ils ont un climat favorable – il ne fait jamais moins de deux degrés -, disposent de 19 millions de brebis qui évoluent dans d’immenses prairies artificielles tout au long de l’année. Les Maoris, travaillant dans les exploitations, sont trois fois moins payés qu’en France. 

Aussi, comme les saisons sont inversées, lorsque les agneaux naissent chez eux au printemps, nous sommes en automne en Europe. En novembre-décembre, les agneaux sont donc déjà abattus, et arrivent aux rayons frais des grandes surfaces en février, à une période cruciale. Cela grâce à une méthode de réfrigération – le « chilled » – qui permet de conserver la viande plusieurs mois dans des sacs d’azote liquide.

Les agneaux arrivent au moment des fêtes de Pâques…

C’est le moment le plus important pour notre filière. L’agneau est œcuménique, il est consommé lors de la Pâques juive, catholique, orthodoxe et musulmane au mois de mars. Les agneaux néo-zélandais se retrouvent donc, au début des fêtes, à côté des agneaux irlandais, espagnols et anglais tués quelques jours plus tôt. Ces derniers sont vendus entre 15 et 17 euros le kilo. 23 euros pour les Français. Alors que les néo-zélandais ne dépassent pas dix euros. Deux fois et demie moins chers. Et ce, sans aucune indication au consommateur, ni sur la date d’abattage, ni sur le mode de conservation.

Vous avez laissé entendre dernièrement sur Twitter que la Commission européenne n’est pas cohérente avec le Pacte vert, et la stratégie « de la ferme à la table ». Pourquoi ?

Nous allons nous vendre des agneaux qui auront parcouru 22 000 km, sans respecter nos normes sociales et environnementales. Les éleveurs utilisent par exemple un insecticide sur leurs prairies, le Diflubenzuron, interdit en Europe depuis 2021, également utilisé comme antiparasitaire sur les brebis. Et il y a une vraie chape de plomb sur l’azote liquide qui permet de conserver la viande…

Cet accord est, en tout cas, incohérent avec la stratégie « de la ferme à la table » voulue par l’Europe. On parle de souveraineté alimentaire et de circuits courts, alors que le marché intérieur n’est pas compétitif dans cette situation. Qu’a-t-on à vendre à la Nouvelle-Zélande, nous européens ? À part quelques brevets intellectuels ? Nous sommes plus de 400 millions, ils ne sont que trois millions… La désinvolture avec laquelle la Commission fait face à tout cela m’inquiète profondément.

Quel bénéfice en tire la Nouvelle-Zélande ?

Il faut savoir que la Nouvelle-Zélande ne parvient pas à fournir à l’Europe les 114 000 tonnes de viande annuelles autorisées. À peine la moitié. La Commission nous rassure en disant qu’il n’y a donc rien à craindre. Pourquoi, alors, offre-t-elle 38 000 tonnes supplémentaires ? En réalité, la Nouvelle-Zélande privilégie les morceaux nobles pour l’UE (gigot, épaule, premières côtes), et le reste est distribué à la Chine, plus proche, capable d’optimiser les autres morceaux.

En 2020, lorsque la Chine a fermé ses frontières à cause de la pandémie, la Nouvelle-Zélande a rapidement dérouté ses bateaux vers l’Europe. Résultat, les envois de produits y ont augmenté de 38 % au premier trimestre. La Nouvelle-Zélande s’assure une capacité de réactivité face à l’évolution du marché. Encore une fois, l’agneau est sacrifié sur l’autel de la politique.

Les produits néo-zélandais passent aussi depuis longtemps par le Royaume-Uni. Quelles en sont les conséquences ?

Ce qui se passe au Royaume-Uni nous inquiète beaucoup. Le territoire a déjà signé un accord avec l’Australie et s’apprête à en signer un autre avec la Nouvelle-Zélande. Il est très ouvert à ces marchés. Le danger est que le Royaume-Uni consomme les produits néo-zélandais qui lui arrivent en masse et nous renvoie sa production, en profitant des accords commerciaux avec l’UE. C’est un potentiel cheval de Troie des produits de l’Océanie en Europe.

Par ailleurs, Boris Johnson s’était engagé auprès de l’Europe à contrôler les normes des produits importés en Irlande du Nord, à la frontière de l’UE, ce qui n’a pas été respecté pour l’instant.

Attendez-vous des modifications de cet accord ?

La Nouvelle-Zélande pourra importer quand elle veut, comme elle veut. Notre marché intérieur est menacé. Nous demandons donc des verrous, comme d’imposer aux 38 000 tonnes supplémentaires une saisonnalité. C’est-à-dire qu’elles puissent être lissées tout au long de l’année avec pas plus de 10 % d’importation à Pâques. Malheureusement, cette demande n’a toujours pas été entendue.

Lorsque le projet sera soumis au Parlement, nous espérons que les élus français et européens entendront notre volonté de protéger le marché intérieur, l’emploi, les paysages, les activités rurales. Voulez-vous vraiment transférer notre souveraineté alimentaire à l’autre bout de la planète ? Nous n’allons pas céder. D’autant qu’un futur accord est déjà en cours de discussion avec l’Australie, qui concernera cette fois le mouton.