"100 % des coopératives sont engagées dans les transitions agroécologiques", selon Dominique Chargé
Le président de la Coopération Agricole Dominique Chargé revient pour EURACTIV sur la particularité du modèle coopératif en France et en Europe, et sa capacité à affronter les crises actuelles.
Les coopératives agricoles sont des entreprises créées par les agriculteurs qui leur appartiennent collectivement. Présentes dans toutes les filières et sur tout le territoire, elles aident et accompagnent les agriculteurs à valoriser leurs produits, à les transformer, les commercialiser. En France, les coopératives assument 70 % de la production agricole et 40 % de l’agroalimentaire. Le président de la Coopération Agricole, Dominique Chargé, revient pour EURACTIV France sur la particularité du modèle en France et en Europe, et sa capacité à affronter les crises actuelles.
Dominique Chargé est éleveur de vache laitière et président de la Coopération Agricole, syndicat des coopératives en France. Il vient de publier un livre : Idées reçues sur les coopératives agricoles (Cavalier Bleu).
EURACTIV France. Selon un récent sondage, 90 % des français ont déjà entendu parler des coopératives, mais seulement la moitié connaît leur fonctionnent. Comment expliquer ce flou qui entoure ce modèle pourtant omniprésent sur nos territoires ?
Dominique Chargé. Les populations française et européenne se sont beaucoup urbanisées et ont oublié l’importance de l’agriculture pour fabriquer leur alimentation. Depuis les années 60-70, la question liée à l’approvisionnement des magasins en alimentation n’est plus une question qui préoccupe nos citoyens. Seul le prix en est une.
On ne se préoccupe pas de la perspective de manquer, ni de savoir d’où viennent nos aliments. Il faut réhabiliter ce lien entre producteurs, territoires et citoyens consommateurs.
Les coopératives agricoles existent dans presque tous les pays européens. Elles sont d’ailleurs représentées à l’échelle de l’Europe par le syndicat COGECA. Existe-t-il une spécificité française ?
S’il y a une spécificité française, elle porte sur la diversité des territoires et de ses productions en lien avec l’excellence gastronomique.
En France, les coopératives sont également un stabilisateur de la dynamique des territoires. Sans elles, nombre de ces territoires n’auraient aujourd’hui plus d’agriculture et ne produiraient plus d’alimentation. C’est le cas dans les zones de montagne par exemple, ou dans les régions moins généreuses en termes de qualité des sols, de capacité de production.
Que ce soit dans les zones défavorisées ou en période de crise, des hommes et des femmes ont pris collectivement leur destin en coopérant, afin d’assurer la continuité économique de leurs exploitations.
L’idée de mettre en commun les moyens de production est d’ailleurs née dans un contexte de crise, notamment celle du phylloxera à la fin du XIXe siècle, un puceron qui a décimé une grande partie du vignoble français…
Les coopératives sont nées dans un contexte de crise, mais elles sont surtout nées pour faire en sorte que les agriculteurs, ces mineurs de l’alimentation, puissent avoir une emprise sur leur destin et sur la valeur de leur activité agricole.
Les coopératives ont d’abord été un outil visant à massifier la commercialisation des produits agricoles bruts. Puis dans la seconde moitié du XXe siècle, elles ont permis d’assurer une alimentation de qualité et abondante en Europe, à des prix accessibles. Avant d’entrer progressivement dans la valorisation et la transformation des produits.
Les crises successives de ces dernières années (covid, guerre en Ukraine, sécheresse…) ont rudement touché le monde agricole. Aujourd’hui, c’est la crise énergétique qui frappe. Comment les coopératives peuvent-elles y répondre ?
À court terme nous sommes devant un mur infranchissable. Le coût de l’énergie va être multiplié par 5 voire par 10 pour nos entreprises. En l’état actuel des choses, nous n’avons pas la possibilité de poursuivre nos activités. Nous cherchons donc avec le gouvernement des solutions rapides pour accompagner les coopératives, de sorte qu’elles puissent surmonter la facture énergétique.
Dans un deuxième temps, nous misons sur la décarbonation des chaînes de production. Le fait que nous soyons acteurs des territoires et producteurs de matières premières agricole nous offre de multiples options, comme la méthanisation, le photovoltaïque, etc.
Il faut enfin travailler sur la sobriété de nos chaînes de production, très couteuses et gourmandes en énergie. Nous devons trouver les moyens de les raccourcir, de les organiser autrement. Des choix s’imposent à nous : mutualiser les moyens, créer des synergies, voire fusionner. Chaque crise nous conduit à adapter notre modèle.
La Commission va réapprouver temporairement le glyphosate sans le feu vert des États membres
Les États membres ont une nouvelle fois bloqué la proposition de la Commission visant à…
4 minutes
La démocratie – « une personne, une voix » – et l’encrage dans les territoires, qui sont à la base du modèle coopératif, ont-ils encore un sens pour les gros groupes coopératifs, très industriels et exportateurs ?
La taille et le modèle économique ne remettent pas en cause la nécessité de la démocratie. Dans le cas des coopératives de plusieurs milliers d’agriculteurs, elle est même accentuée. Car les choix embrassent des logiques de territoires plus larges, impliquent des responsabilités de plus en plus diverses.
L’important est de faire vivre ces réalités territoriales. Que les agriculteurs s’impliquent. L’associé ne doit pas seulement être consommateur, mais acteur. Nous devons continuer à insuffler cette dynamique et cette logique d’acteurs.
Vous dites dans votre livre que les coopératives favorisent le renouvellement des générations d’agriculteurs. Pourquoi ?
En France et peut être plus qu’ailleurs en Europe, ces outils collectifs ont maintenu et maintiennent aujourd’hui des exploitations familiales. Les agriculteurs décident des trajectoires, prennent des décisions stratégiques pour la coopérative, indispensable pour pérenniser et transmettre. La coopérative est le prolongement de leur propre exploitation.
J’aime à dire que la coopérative, nous l’avons héritée de nos parents et nous l’avons empruntée à nos enfants. Notre mission est d’adapter cet outil collectif à son époque. Il est également un atout pour répondre à la capacité des jeunes à venir s’installer, en offrant un cadre économique et social adapté.
Un autre reproche fait aux coopératives porte sur ses nombreux avantages fiscaux. Elles sont par exemple exonérées d’impôt sur les sociétés. N’y a-t-il pas un manque de transparence sur ce sujet ?
Sur les impôts sur les sociétés, c’est à la fois vrai et faux. En ce qui concerne ses activités de relation avec ses coopérateurs, la coopérative bénéficie d’un régime fiscal particulier. Car la coopérative est, comme je le disais, le prolongement de l’activité de chacune des exploitations adhérentes. La fiscalité s’exprime donc sur l’exploitation, sur l’agriculteur.
En revanche pour toutes les autres activités de transformation de produits agricoles, les coopératives ont la même fiscalité que les autres entreprises.
Et il n’y a pas d’opacité fiscale sur nos activités. Elles font l’objet de comptes-rendus annuels dans les assemblées des adhérents.
Comment les coopératives peuvent-elles répondre aux grands défis environnementaux du siècle ?
Elles sont déjà engagées dans les transformations et les transitions de nos modèles de production pour répondre aux attentes de la société et des consommateurs.
A l’heure actuelle, 750 coopératives ont le label bio, et 100 % sont engagées dans les transitions agroécologiques. Elles cherchent des solutions alternatives à l’utilisation des intrants chimiques de synthèse ; cela peut aussi passer l’amélioration des processus industriels pour diminuer les émissions de CO2.
Pour autant, la solution ne peut être la décroissance et la réduction de notre production, car nous sommes déjà en situation d’extrême fragilité. Nous devons produire plus, mieux et durable.
Êtes-vous en phase avec les ambitions du pacte vert pour l’Europe (-50 % d’émission de carbone en 2050) ?
Les acteurs coopératifs, en particulier la Coopération agricole, pensent que les questions de souveraineté et de transitions agroécologiques et énergétiques doivent être préemptées à l’échelle de l’Europe.
Si nous sommes complètement en phase avec les objectifs du pacte vert, nous sommes plus circonspects vis-à-vis de la déclinaison De la ferme à la table [-50 % de pesticides en 2030] qui se projette dans une solution exclusivement décroissante. Nous devons avoir une agriculture et une capacité industrielle à fabriquer notre alimentation qui permette de répondre à nos objectifs de souveraineté. Et aux objectifs du pacte vert.